La professeure Sylvie Lapierre de l’UQTR, spécialiste en gérontologie.
La professeure Sylvie Lapierre de l’UQTR, spécialiste en gérontologie.

Impact négatif du confinement sur la santé des personnes de 70 ans et plus

Brigitte Trahan
Brigitte Trahan
Le Nouvelliste
TROIS-RIVIÈRES — Le confinement des personnes de 70 ans et plus, surtout celles qui sont vraiment seules dans la vie, pourrait avoir un impact extrêmement négatif, à moyen terme, tant sur leur santé psychologique que physique. «Les personnes vivant seules courent de 4 à 5 fois plus de risques de se faire hospitaliser», signale l’organisme Les Petits frères en se basant sur un rapport du Conseil national des aînés.

Selon divers rapports scientifiques sur la question, l’isolement «affecte l’activité neuroendocrine, causant l’inflammation et une baisse du système immunitaire». Elle augmente de 60 % les risques de démence et de régression cognitive de même que les risques de mortalité. L’isolement serait «aussi dangereux pour la santé que l’obésité, l’alcoolisme et le tabagisme». Il est également associé à des niveaux supérieurs de dépression et de suicide.

La directrice générale des Petits frères, Caroline Sauriol, reconnaît que la mesure de confinement temporaire doit être appliquée malgré tout afin de sauver des vies.

L’organisme, qui s’occupe tout particulièrement des personnes complètement seules de 75 ans et plus constate que «la très grande majorité n’a aucun outil électronique, téléphone intelligent, tablette ou ordinateur. Sur 1659 aînés dont s’occupent les Petits frères, seulement «78 ont un courriel», dit-elle.

Pire encore, entre 200 et 250 aînés n’ont même pas le téléphone dans leur chambre et doivent recourir au téléphone public de leur résidence collective. Ils se disent en effet que personne ne les appelle de toute façon, indique Mme Sauriol. D’autres n’ont simplement pas les moyens de se le payer.

Les Petits frères ont l’habitude de passer par les résidences collectives pour pouvoir briser l’isolement de ces gens. Or, en ce moment, «tous ces liens-là sont rompus», dit-elle, «parce que le personnel est débordé. On comprend, mais il y a des gens qui souffrent d’un isolement très cruel», constate-t-elle. Certains n’ont même pas de carte de crédit pour commander leurs médicaments ou de la nourriture, ce qui complique encore plus le travail des Petits frères.

Lorsque le confinement sera levé, Mme Sauriol prévoit qu’il y aura un choc post-traumatique. Les équipes des Petits frères constatent d’ailleurs une montée d’anxiété parmi ceux et celles auprès de qui elles interviennent du mieux qu’elles peuvent, en ce moment, tout en suivant les consignes sanitaires.

«Il y a des gens qui font preuve de beaucoup de résilience durant la crise, mais après la crise, ils vont vivre un grand relâchement. Je pense que ça va avoir des effets psychologiques sur tout le monde, pas juste les aînés», prévoit-elle. Parmi les gens qui auront été confinés et proches d’un foyer de COVID-19, «il y a en a qui craquent tout de suite, mais il y en a qui vont craquer après», prévoit-elle. «Je crois qu’on va devoir veiller de très près sur les personnes aînées», dit-elle.

Ce constat fait, les personnes de 70 ans et plus doivent-elles toutes être interdites de sortir de chez elles systématiquement à cause de la COVID-19?

Sylvie Lapierre, professeure au département de psychologie et spécialiste en gérontologie estime qu’il y aurait place aux nuances.

Lorsque, à la mi-mars, le premier ministre Legault a prononcé sa désormais célèbre directive aux aînés de 70 ans et plus «Envoye à maison!» dans le but de les protéger de la COVID-19, la professeure Lapierre en a tiré la conclusion suivante: «C’est un très bon exemple d’âgisme.»

Et même si cette directive qui isole les 70 ans et plus a pour objectif d’aplatir la fameuse courbe des victimes de ce virus, la gérontologue est hésitante à l’approuver. «Le fait d’être coupés de leurs proches aidants a des impacts très négatifs», affirme-t-elle.

La professeure Lapierre estime que les mots «vulnérable» et «mourir» ont été associés trop souvent, dans les communications quotidiennes des autorités québécoises et qu’il faut faire attention. «Tout le monde est vulnérable d’attraper la maladie», fait-elle valoir. Pour ce qui est d’en mourir, c’est autre chose. «C’est une minorité des personnes âgées qui sont fragiles, qui ont des problèmes physiques, mentaux, cognitifs», affirme-t-elle.

Les gens pensent peut-être, dit-elle, «que vu qu’il y a plein de morts chez les aînés, c’est pour ça que l’économie ne retourne pas à la normale. Il faut toujours trouver quelqu’un à blâmer. Chez Olymel, ce ne sont pas des personnes âgées qui l’ont attrapé, ce virus, tout de même et qui ont forcé la fermeture de l’entreprise», plaide-t-elle.

«Ce n’est pas l’âge qui va faire qu’une personne va plus mourir. Ça dépend de son état de santé», fait-elle valoir. «On voit ce qui se passe aux États-Unis. Il y a beaucoup de diabète et de mauvaise santé. Les gens s’alimentent mal. Les gens qui décèdent sont des personnes qui sont pauvres, qui ne se nourrissent pas bien, qui n’ont pas de système immunitaire, qui n’ont pas accès aux services de santé. Malgré tout, on met un âge pour régler le problème», déplore-t-elle.

De la pandémie, il ressortira probablement quelque chose de bon, toutefois. Vous n’en pouvez plus d’être confiné? De ne plus voir vos proches en personne? De ne pas pouvoir les recevoir à votre table?

«Peut-être que ça fera prendre conscience aux gens ce que c’est d’être isolé, le sentiment de ne pas exister pour les autres quand les gens ne nous appellent pas», fait valoir la professeure Lapierre.

«Il y a vraiment un intérêt de la population québécoise pour la condition des personnes en CHSLD», se réjouit pour sa part Caroline Sauriol.

Effets de l’isolement chez les aînés

  • Affecte l’activité neuroendocrine
  • Cause de l’inflammation
  • Abaisse les défenses immunitaires
  • Augmente de 60% les risques de démence et de régression cognitive
  • Augmente les risques de mortalité
  • Augmente les risques de dépression et de suicide
  • Serait aussi dangereux que l’obésité, l’alcoolisme et le tabagisme