Le premier ministre du Québec, François Legault, craint une fermeture à long terme de l’Aluminerie de Bécancour.

«Il y a un risque réel que l'ABI reste fermée pour longtemps»

Bécancour — Le premier ministre du Québec, François Legault, a profité de la période de questions à l’Assemblée nationale, mercredi, pour affirmer «qu’il y a un risque réel que l’Aluminerie de Bécancour reste fermée pour longtemps». Une affirmation qui survient au moment même où son ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, planche sur une hypothèse de règlement.

«Actuellement, les conditions de marché sont difficiles dans le domaine de l’aluminium. Il y a des alumineries chinoises qui inondent le marché. Il y a une surcapacité», a-t-il lancé en répondant à une question de Manon Massé, de Québec solidaire, qui, pourtant, ne portait pas uniquement sur l’ABI.

Celle-ci remettait plutôt en question le nationalisme du PM dans différents dossiers, en lui reprochant de ne pas se faire respecter par Ottawa en plus de «se laisser carrément marcher dessus par les multinationales». «On l’a vu avec ABI dernièrement, 14 mois de lock-out, puis il n’est même pas gêné de prendre le bord du P.D.G. d’Alcoa à 13 millions. Puis maintenant, il se met à genoux devant Uber puis son P.D.G. à 200 millions. Laisser le champ libre aux multinationales, puis faire plier les genoux au monde en bas de l’échelle, est-ce cela le nationalisme de notre premier ministre?», a-t-elle demandé.

«Je comprends que la cheffe de Québec solidaire n’aime pas les multinationales, même les multinationales qui créent des emplois à 90 000 $ par année. Je veux revenir sur le conflit d’ABI», a répliqué le chef du gouvernement.

Celui-ci a raconté que lors de sa rencontre avec le syndicat, «ils m’ont dit que leurs deux plus importantes demandes, c’était d’avoir plus de libérations syndicales puis d’avoir plus que 60 % comme part de l’employeur sur le fonds de pension».

«J’ai dit tout simplement aux gens du Syndicat des métallos qu’il fallait être prudent dans le contexte de marché actuel. Il y a des gens en Mauricie, il y a des gens dans le Centre-du-Québec qui ont des contrats, des sous-contrats. Il y a des retombées : 500 millions de dollars pour les deux régions. Je pense que les syndiqués doivent faire des compromis. À 90 000 $ par année, ce sont des emplois payants, des emplois intéressants pour les Québécois», a fait savoir M. Legault.

Or, sa déclaration est survenue avant l’adoption d’une motion déposée par le Parti québécois et qui faisait appel à la neutralité gouvernementale dans ce genre de conflit de travail. Celle-ci fut adoptée à l’unanimité sauf que le premier ministre est sorti avant la tenue du vote. Le chef péquiste, Pascal Bérubé, a sollicité le consentement des parlementaires afin de présenter la motion suivante : «Que l’Assemblée nationale réitère l’importance des mécanismes de négociation, de conciliation et de médiation des conflits de travail entre les employeurs privés et les syndicats. Qu’elle rappelle au gouvernement du Québec la nécessité de ne pas favoriser une des deux parties, mais plutôt de favoriser le dialogue entre celles-ci afin d’obtenir une entente négociée». Et la CAQ aura vainement tenté d’en faire changer le contenu.

«Le dossier ABI nous a marqués parce que le premier ministre a choisi d’intervenir, de prendre position dans un conflit entre un employeur privé et un syndicat, ce qui, à notre connaissance, est une première depuis Maurice Duplessis. Ce n’est pas banal parce que le premier ministre a une force avec sa parole. Il vient de donner un avantage à l’entreprise, ça débalance le rapport de force. Donc, c’est important pour nous de rappeler les règles élémentaires, que ce soit la négociation, la médiation, la conciliation dans les relations de travail. L’intervention du premier ministre est une erreur, un précédent qui est malheureux», a expliqué au Nouvelliste le chef du troisième groupe d’opposition.

Interrogé à savoir si le premier ministre n’a pas justement le devoir d’alerter les travailleurs d’un danger de fermeture d’ABI, M. Bérubé soutient que chacune des parties peut s’exprimer, mais «ce n’est pas le rôle du premier ministre de faire ça».

«C’est un précédent unique en plus de 60 ans. Si on ne dit rien, si on laisse faire ça, est-ce que le premier ministre va intervenir à la carte dans un conflit ailleurs au Québec, en disant que ça fait partie de son nationalisme de favoriser les entreprises étrangères? Je trouve ça malheureux. Le premier ministre aurait dû admettre son erreur», a conclu le chef péquiste.