Marc-Olivier Mercille-Ferland a trouvé la mort, le 21 septembre 2010, à l’intersection de la rue Bellefeuille et du boulevard des Récollets, à Trois-Rivières.

«Il me manque tous les jours»

Trois-Rivières — Le 21 septembre 2010, la vie de Denis Ferland a basculé. Il a perdu son fils de 17 ans, Marc-Olivier Mercille-Ferland, dans un accident mortel à l’intersection de la rue Bellefeuille et du boulevard des Récollets, à Trois-Rivières. Depuis, en plus de la peine, un grand sentiment d’injustice l’habite. Il estime que la Ville savait que cette intersection était dangereuse et qu’elle n’a rien fait pour apporter des modifications avant la collision mortelle.

«Quand l’accident est arrivé, on a fait enquête et on a fait des vérifications. On est remonté jusqu’à l’an 2000. Ça fait 18 ans que cette intersection est problématique et ce que la Ville a fait, ce n’est pas grand-chose dans le fond. Ils sont au courant, on peut le voir dans les rapports des comités de circulation et de sécurité publique. Ils sont au courant, mais il ne se passe rien. Ce qui me frustre beaucoup là-dedans, c’est qu’ils sont coupables de la mort de mon fils dans le fond, parce qu’ils savaient que l’intersection était problématique», affirme M. Ferland.

Marc-Olivier Mercille-Ferland était passager avant dans le véhicule conduit par sa mère lorsque la collision est survenue. La voiture circulait sur le boulevard des Récollets en direction sud lorsqu’un véhicule roulant sur la rue Bellefeuille en direction est l’a percutée de plein fouet sur le côté droit. À la suite de ce contact, la voiture dans laquelle se trouvait le jeune homme de 17 ans a dévié de sa voie et a heurté un lampadaire. L’autre véhicule s’est renversé après avoir heurté la bande de trottoir.

Dans son rapport, qui date de 2012, le coroner Éric Labrie, qui a fait enquête sur l’accident, décrit l’aménagement de l’intersection dont la rue Bellefeuille. «La rue Bellefeuille, quant à elle, est particulière, car elle a deux jeux de lumières qui fonctionnent en deux phases différentes pour assurer la fluidité de la circulation. C’est-à-dire qu’une lumière peut être rouge alors que la suivante peut être verte et clignoter.» Ainsi, la conductrice qui se trouvait sur la rue Bellefeuille croyait que sa lumière était verte alors qu’elle était rouge. «La conductrice n’a donc pas ralenti, ni freiné et a heurté de plein fouet le véhicule de la victime qui circulait sur le boulevard en direction sud alors que la lumière était verte pour ce dernier», écrit le coroner. Ce problème de feux de circulation a été réglé à la suite de l’accident, affirme la Ville.

Denis Ferland croit que la Ville de Trois-Rivières a fait preuve de négligence parce que, selon lui, elle savait que l’intersection où son fils est mort était dangereuse.

Mais M. Ferland se demande pourquoi un accident mortel a été nécessaire pour que ces modifications soient faites. Il croit que la Ville était au courant des problématiques à cette intersection bien avant la collision qui a coûté la vie à son fils. Dans son rapport, le coroner cite une analyse d’accidents de la Ville de Trois-Rivières qui couvre la période de 2006 à 2010. Selon le coroner, cette analyse indique qu’un ratio de deux accidents par million de véhicules se produisait à cette intersection durant cette période, ce qui était de 3 à 5 fois supérieur aux autres intersections de Trois-Rivières ayant un volume de circulation semblable. De plus, dans cette analyse, on peut lire que 40 000 véhicules y circulent chaque jour. Selon la Ville, ce chiffre est monté à 55 000 véhicules en 2018. Toujours selon cette étude, la cause d’accident la plus fréquente était reliée au non-respect d’un feu rouge.

À la suite de l’accident, M. Ferland a engagé un avocat. «Le fait que c’était connu [que l’intersection était dangereuse], c’est inacceptable. C’est de la négligence pure et simple. J’ai voulu poursuivre la Ville, mais malgré tous nos efforts, c’est impossible de le faire, mais il reste que criminellement, ils sont responsables. Mais les lois sont faites comme ça. Si j’avais été aux États-Unis, j’aurais pu les poursuivre et je suis sûr que j’aurais gagné. Vu l’épaisseur du dossier, ils auraient été reconnus coupables. Ils le savaient.»

C’est en raison du régime d’assurance sans égard à la faute (no fault) que M. Ferland n’a pas pu aller plus loin dans ses démarches. «Avec le no fault, on ne peut pas poursuivre, mais c’est de la négligence criminelle. Quand tu sais qu’il y a quelque chose et que tu ne fais rien, c’est inacceptable. Le no fault, ça amène ce que la Ville a fait à Trois-Rivières. Ils ne s’en occupent pas. Ils se disent que ce n’est pas grave parce qu’ils ne sont pas poursuivables alors il ne se passe rien. Ils font des petites mesures pour contenter le monde.»

Le résident de la rive-sud de Montréal croit donc que les modifications apportées jusqu’à maintenant par la Ville ne sont pas suffisantes. «Il faut se pencher sur le problème. C’est bien beau dire qu’il y a beaucoup de commerces et que la circulation est dense à cet endroit, mais ce n’est pas la seule intersection où il y a plein de commerces et que la circulation est dense, et il n’y a pas d’accidents comme ça.»

Marc-Olivier Mercille-Ferland

Au-delà du réaménagement de l’intersection, il croit surtout qu’une présence policière accrue permettrait de réduire le nombre d’accidents. Lui-même est un ancien policier de la Sûreté du Québec qui a œuvré dans la région de Montréal. «Quand la police est présente, la vitesse diminue parce que les gens craignent d’être interceptés. C’est une question de visibilité.»

À la suite du drame, il s’est rendu à quelques reprises à l’intersection et il affirme n’y avoir jamais vu de policiers. «Je prenais des notes et toutes les deux minutes, j’aurais pu émettre un constat pour toutes sortes d’infractions au Code de sécurité routière.»

Il critique aussi l’intervention des policiers sur les lieux de l’accident. Selon lui, ils auraient pu intervenir plus rapidement pour prodiguer des soins à son fils.

Divorcé, c’est lui qui avait la garde de son garçon. Sa mort a eu des impacts dans tous les aspects de sa vie. Après un congé de maladie, il a pris sa retraite. «Ç’a raccourci ma carrière dans la police. J’avais beaucoup de difficulté à travailler. Je suis parti en maladie et j’ai pris ma retraite à 54 ans. Je n’étais pas tout à fait prêt. Ce n’est pas la façon dont tu veux partir.»

Le plus difficile, pour lui, c’est évidemment de vivre sans son fils. «Il me manque tous les jours. Bien des gens disent qu’il n’y a rien de pire que perdre un enfant et je peux dire que c’est vrai. La vie change, elle n’est plus pareille. Tu penses toujours à lui. Sa fête, Noël, la date de l’accident, ce sont toujours des moments difficiles. Il aurait eu 26 ans au mois de mars. Je me demande tout le temps: il ferait quoi, il aurait l’air de quoi. Tu ne peux pas oublier ça, c’est impossible.»