Sylvie Tardif, coordonnatrice chez COMSEP.

«Il faut viser un rééquilibrage»

TROIS-RIVIÈRES — Les femmes sont absentes de la toponymie au Québec. Est-ce que cela a un impact quelconque? Absolument, affirme l’historienne Denyse Baillargeon, qui espère que les comités de toponymie vont tenter de remédier à ce déséquilibre.

«Ça contribue à donner cette illusion que la société fonctionne uniquement grâce au travail et à l’engagement des hommes, et ce que les femmes font n’est pas suffisamment important pour que leur nom apparaisse dans l’espace public. C’est sûr que ça contribue à entretenir cette impression que les femmes ne sont pas aussi importantes que les hommes, ça c’est clair», affirme la professeure émérite de l’Université de Montréal et spécialiste de l’histoire des femmes.

Un avis partagé par Sylvie Tardif, coordonnatrice de COMSEP. «C’est important de célébrer l’implication des femmes dans notre ville, notre région. Les rues c’est comme notre histoire. Je trouve que la toponymie d’une ville, c’est extrêmement important.»

Lorsqu’elle siégeait au conseil municipal, elle a d’ailleurs voulu sensibiliser ses collègues à l’importance que les femmes soient mieux représentées dans les rues de la ville.

Mais pourquoi les femmes ont-elles été boudées lorsqu’est venu le temps d’attribuer des toponymes? C’est que l’histoire a été centrée sur la politique et l’économie, des secteurs où les femmes ont été longtemps peu présentes, explique Mme Baillargeon, qui rappelle que les femmes n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1940.

«L’idée qu’on se fait d’un toponyme, c’est qu’il doit commémorer la mémoire de quelqu’un qui a eu une activité publique, donc qui est connu du grand public. Ça peut être le nom d’un conseiller municipal ou d’un député. Évidemment, les femmes historiquement n’ont pas toujours été en mesure d’occuper l’espace public.»

Plusieurs femmes se sont toutefois impliquées dans les domaines sociaux. «On n’a pas considéré que l’implication sociale des femmes avait une importance aussi grande qu’une implication souvent politique. Je pense à des femmes qui ont fondé des hôpitaux, des organismes de charité ou qui ont travaillé à des niveaux plus communautaires, comme des travailleuses sociales par exemple. Ces femmes peuvent avoir eu des engagements majeurs au plan social qui ont eu un impact très important pour un grand nombre de personnes, mais l’histoire n’a pas retenu leur nom.»

Denyse Baillargeon, spécialiste de l’histoire des femmes.

Si l’histoire s’est longtemps concentrée sur ce qui se passait dans l’espace public, la situation a commencé à changer dans les années 70. «Il a fallu un moment donné le travail des historiennes pour dire que la société ne peut pas fonctionner uniquement à partir de la politique. Il se passe des choses dans le quotidien de la vie qui est géré par les femmes, il se passe des choses, et ce qui se passe là, fait aussi partie de l’histoire.»

Depuis une cinquantaine d’années, de plus en plus de femmes qui ont joué des rôles sociaux sont reconnues. «Mais je pense que les commissions de toponymie n’ont peut-être pas encore totalement intégré cette nouvelle donne historique.»

Avec l’aide de l’historienne Lucia Ferretti et son équipe de COMSEP, Mme Tardif a tenté de mettre de l’avant certaines femmes marquantes dans toutes sortes de sphères de la société.

C’est ainsi qu’ont vu le jour la place Rita-Lafontaine, le centre culturel Pauline-Julien et les parcs Vivian-Dober et Blandine-Neault. Vivian Dober est une athlète trifluvienne considérée comme une pionnière du canoë-kayak, alors que Blandine Neault est la fondatrice du guidisme catholique au Québec.

Mme Tardif a aussi travaillé sur un projet qui consistait à nommer les ruelles de la ville. Des noms d’hommes avaient évidemment été choisis, mais les femmes étaient également bien représentées. « Il y avait beaucoup de noms de femmes qui étaient dans l’ombre mais qui avaient été importantes dans le développement de notre quartier. Il y avait des noms de groupes de femmes qui aidaient les gens dans le besoin ou qui étaient impliquées dans l’église», explique-t-elle.

Mais le dossier est tombé à l’eau.

Comment faire une place aux femmes dans la toponymie? «Il va falloir attendre pendant une certaine période de temps pour que l’équilibre soit corrigé en quelque sorte», note Mme Baillargeon. Elle suggère par exemple que des noms de femmes soient attribués à des rues qui sont numérotées.

Mme Tardif croit qu’un règlement devrait spécifier que 50 % des nouveaux toponymes doivent être un nom de femme. «Quand il y a de nouveaux développements, il faudrait qu’il y ait au moins 50 % des rues qui portent un nom de femme. Je ne suis pas trop exigeante parce qu’on ne rattrapera jamais le retard. On marquerait au moins une volonté qu’on veut rendre hommage à des femmes qui ont marqué notre histoire.»

Comme Mme Tardif, Mme Baillargeon ne souhaite pas du tout que le nom de certains hommes soit rayé pour laisser plus de place aux femmes. Mais elle croit qu’un effort devrait être fait à l’avenir pour que les femmes soient mieux représentées et que les comités de toponymie cessent de se limiter à certains secteurs dans leurs recherches comme celui de la politique. «Il faut viser un rééquilibrage. Il faut poser d’autres questions. Il faut essayer de regarder les choses autrement pour pouvoir faire ressortir cette contribution féminine.»

L’exemple de Montréal

Faire apparaître des noms de femmes aux coins des rues n’est pas une mission impossible. Parlez-en à Montréal qui a pris le taureau par les cornes en 2016 en lançant l’opération Toponym’Elles. Résultat: la banque de toponymes de la métropole compte maintenant plus de 450 noms de femmes plutôt que 70 avant le lancement de ce plan d’action qui vise à augmenter la représentation des femmes dans la toponymie montréalaise. Plus de 125 personnes et groupes ont participé à ce projet. Autre résultat encore plus concret: si de 2002 à 2015, seulement 15 % des toponymes attribués étaient des noms de femmes, ce nombre a grimpé à 40 % depuis 2016.