Le professeur Jean-Claude Bernatchez était sur la ligne de piquetage, jeudi matin.

«Il faut revenir à la table des négociations»

Bécancour — Spécialiste des relations industrielles, le professeur Jean-Claude Bernatchez de l’École de gestion de l’Université du Québec à Trois-Rivières ne voit qu’une issue, présentement, au conflit qui oppose A.B.I. à ses employés: «Il faut revenir à la table des négociations», presse-t-il, persuadé que les deux parties «n’étaient pas bien loin d’un règlement».

Le professeur Bernatchez estime qu’une fermeture de l’usine est difficilement concevable puisqu’il «y a une demande importante pour l’aluminium dans le monde», présentement. Le chercheur trouve même «inattendue» la situation de lock-out dans laquelle l’usine de Bécancour est plongée depuis jeudi matin.

Et même si l’A.B.I., construite il y a 25 ans, a besoin d’un peu de rénovations, «elle atteint ses objectifs quand même», affirme-t-il et pourra continuer à le faire pour au moins les dix prochaines années, analyse-t-il.

Malgré les principaux enjeux qui achoppent, soit la question de la mobilité et des régimes de retraite, «il me semblait que les parties n’étaient pas si loin l’une de l’autre», estime-t-il. «Le lock-out adopté par l’employeur est singulier dans ce contexte-là», dit-il.

Les pierres d’achoppement actuelles «sont surmontables», assure le chercheur qui s’est rendu jeudi matin sur la ligne de piquetage, à Bécancour. Dans les milieux innovants, dit-il, une grille pondérée de gestion de la mobilité permet de juxtaposer ancienneté et compétence. Quant au régime de retraite, «on s’en va vers une approche à frais partagés. L’employeur et les travailleurs partagent les frais du régime. Je crois que les travailleurs de Bécancour étaient prêts à s’en aller vers une approche comme ça», croit-il.

Ce serait donc plutôt le contexte plus général de l’industrie et des négociations qui rend l’entente aussi difficile.

Le professeur Bernatchez souligne à cet effet le style de management américain qui «accorde beaucoup plus d’importance à l’expérience des travailleurs qu’à leur ancienneté».

«A.B.I. a embauché près de 400 jeunes sur une force active de 1100 travailleurs et A.B.I. veut utiliser au maximum le potentiel de ces jeunes-là. On peut comprendre ça», dit-il.

À Bécancour, l’usine a aussi «un squelette dans le placard», ajoute-t-il. Il s’agit de la poursuite au tribunal des droits de la personne en lien avec le salaire versé aux étudiants.

«Si le Syndicat a raison, ça va coûter très cher», prévoit-il.

Il y a aussi la question du régime de retraite à deux vitesses qui, rappelle le professeur Bernatchez, sera interdit au Québec par le projet de loi 999. Ce dernier assure que «ça a eu des effets sur les négos».

À l’usine de Baie-Comeau, le contrat de travail se termine en 2019 «et on pourrait penser qu’Alcoa voudrait établir un modèle, à Bécancour, qui va servir pour leur usine de Baie-Comeau», analyse-t-il.

Le professeur Bernatchez rappelle que les politiciens américains actuels font preuve d’un protectionnisme important et exercent en ce sens une influence sur leurs industries. «Est-ce que Pittsburgh (le siège social) joue des cartes dans les négociations de Bécancour?», se questionne donc le chercheur. «Ce ne serait pas la première fois que quelqu’un, au siège social d’une entreprise américaine, intervienne dans des négociations qui se passent quelque part dans le monde», plaide-t-il.

Bref, le contexte est difficile, «mais il va falloir qu’ils reviennent à la table de négociation. D’après mon expérience, ils n’étaient pas loin d’un règlement. Ils n’ont pas le choix de retourner à la table et de s’entendre», analyse-t-il.

«Quand on regarde les rapports qui sont produits par différents organismes sérieux, on voit qu’il y a une demande importante d’aluminium dans le monde. Nous avons neuf alumineries qui produisent au-delà de trois millions de tonnes métriques par année au Québec. On est le plus gros producteur au Canada. On est davantage dans une perspective d’augmentation du volume de production des alumineries que nous avons ou encore de création de nouvelles alumineries quand on regarde la demande d’aluminium dans le monde actuellement», explique-t-il, certain que «nos alumineries sont là pour rester».