«Il faut changer la manière dont on élève les animaux»

TROIS-RIVIÈRES — La pandémie de COVID-19 était prévisible, voire inévitable. Le coupable principal serait l’élevage intensif industriel des animaux qui sont confinés par milliers dans des espaces extrêmement restreints un peu partout dans le monde. Cette promiscuité malsaine, tout comme celle des soldats durant la guerre de 14-18 dans les tranchées et les trains et qui a fait naître la grippe espagnole, est un terreau fertile permettant à des virus animaux de muter et de contaminer des humains.

C’est en résumé ce que l’on peut tirer d’une conférence du directeur de la Santé publique et de l’Agriculture animale de la Société de protection des animaux à Washington, le Dr Michael Greger, qui fut donnée, rapports scientifiques à l’appui... il y a déjà 10 ans.

Dans sa conférence quasi prophétique remise en ligne cette semaine, (https://nutritionfacts.org/video/pandemics-history-prevention/), le Dr Greger s’intéresse à la cause profonde de l’émergence de grippes aviaires mortelles et de virus comme l’Ebola, le sida, le SRAS et la maladie de la vache folle. «D’où émergent ces nouvelles maladies?», se demande-t-il.

Les problèmes d’épidémies, explique-t-il en se basant sur des travaux en anthropologie médicale, ont commencé à se manifester il y a environ 10 000 ans lorsque les humains ont commencé à faire de l’élevage. «Les animaux ont apporté leurs maladies avec eux», dit-il.

Le Dr Greger rappelle une mise en garde faite par le directeur du Center for Infectious Disease Research and Policy, le Dr Michael T. Osterholm. «Il avait demandé aux décideurs de penser aux dommages causés par le tsunami de 2004 en Asie du Sud-Est et il a dit: Imaginez ce tsunami dans chaque grande ville sur la planète simultanément. Ajoutez-y la peur paralysante et la panique d’une contagion et vous pourrez alors commencer à percevoir de quoi aurait l’air potentiellement une pandémie d’influenza. Partout, dans chaque ville, des gens qui se noient dans leurs propres sécrétions», ajoute-t-il. «Tout cela parce que les gens tiennent absolument à payer moins cher pour leur poulet.»

C’est toutefois lors de la révolution industrielle que les choses ont commencé à se gâter, explique-t-il, même si «en 1968, le chirurgien en chef des États-Unis avait déclaré que la guerre contre les maladies infectieuses était gagnée». Elles ont en effet été en chute libre, aux États-Unis, jusqu’en 1975 et c’est alors qu’elles ont repris de plus belle et que de nouvelles maladies, certaines inconnues, ont émergé. «Presque toutes proviennent des animaux (d’élevage)», affirme-t-il.

Pourtant, dit-il, «nous avons domestiqué les animaux il y a 10 000 ans. Qu’est-ce qui a changé? Nous avons changé la manière dont les animaux vivent», dit-il.

Il y a quelques années, l’Organisation mondiale de la santé, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture et l’Organisation mondiale pour la santé des animaux avaient collectivement souligné les facteurs favorisant l’émergence de ces nouvelles maladies infectieuses.

Il en ressort que le facteur le plus important était l’élevage intensif des animaux entassés par milliers dans des usines de productions industrielles, souligne le Dr Greger. On peut trouver jusqu’à un million de poules pondeuses sur une seule de ces fermes, illustre-t-il.

La moitié des porcs dans le monde sont entassés dans des installations où ils n’ont pas d’espace vital, ajoute-t-il. Cette promiscuité a des effets immunosuppresseurs à cause du stress qu’elle provoque, souligne le Dr Greger. C’est d’ailleurs, rappelle-t-il, ce qui est arrivé aux soldats de la Première Guerre mondiale qui fut le théâtre de la grippe espagnole, cette pandémie d’influenza survenue en 1918, qui tuait même les jeunes et qui a rendu malade le quart de la population américaine. «C’était une grippe aviaire», dit-il. Des virus habituellement sans danger pour les animaux deviennent soudainement mortels, plaide-t-il.

La maladie de la vache folle, rappelle ce médecin, provient des vaches, un animal végétarien que l’on a subitement nourri de moulée fabriquée à partir de résidus animaux. On connaît la suite de l’histoire pour les humains qui ont consommé ces vaches. C’est sans compter tous les antibiotiques donnés aux animaux d’élevage juste pour accélérer leur croissance. Cette pratique a fait en sorte que la médecine est de plus en plus sans défense contre les superbactéries qui en ont résulté, rappelle le Dr Greger. «Qu’arriverait-il si ces usines de production animale généraient un virus capable de créer une pandémie?», se demandait-il lors de sa conférence, il y a une décennie. «Il n’y a qu’un virus sur la planète qui peut rapidement infecter des milliards de personnes et c’est l’influenza», dit-il. «C’est un pathogène qui peut infecter l’humanité en quelques mois.»

Il n’y a pas que dans les élevages intensifs que les humains ont influencé la santé des animaux et de l’environnement.

On a notamment beaucoup empiété sur la forêt par l’urbanisation. Les populations de prédateurs des vecteurs principaux de la maladie de Lyme ont donc chuté car leur écosystème s’est rétréci. Le Dr Greger rappelle aussi la déforestation massive, en Amazonie, pour produire des hamburgers pour la restauration rapide.

La Chine annonçait récemment l’interdiction de manger et de vendre des animaux sauvages afin de diminuer les risques de nouvelles éclosions virales.

Depuis la grippe H5N1, «l’influenza est devenu l’un de nos virus les plus mortels», indique le Dr Greger. «Il a évolué en un tueur efficace pour les humains.»

Les usines de production animale, souligne-t-il, sont des terreaux fertiles pour des mutations pour les virus aviaires. «Il faut changer la manière dont on élève les animaux», plaide le Dr Greger.