En 2012, la Cour supérieure a invalidé les directives édictées par Québec pour protéger les marais, marécages et tourbières. Le gouvernement Charest a alors adopté à toute vapeur le projet de loi 71, qui prévoit que Québec peut exiger d'être compensé pour le remblayage de milieux humides.

Éveil graduel face à l'importance des milieux humides

Longtemps perçus comme des trous de boue où vivent les petites grenouilles, détruits allègrement depuis des décennies pour faire place aux commerces de grandes surfaces et aux stationnements géants, bafoués même par certains ministères, les milieux humides ont eu la vie dure au cours des dernières années.
Le résultat parle de lui-même. «On a perdu plus de la moitié de nos milieux humides dans le sud du Québec depuis les 30 dernières années», signale le directeur général du Conseil régional en environnement de la Mauricie, Patrick Simard.
Selon une étude du ministère de l'Environnement, la zone de ressource en eau de Bécancour à elle seule a perdu 24 % de sa superficie de tourbières entre 1966 et 2010, des pertes jugées irréversibles. Dans ce cas, la cause première en est la culture de la canneberge, indique le document du ministère.
Le ministre Yves-François Blanchet a annoncé qu'une nouvelle législation verra le jour dès cette année pour la conservation et la gestion durable des milieux humides.
Depuis deux ou trois ans, un éveil s'opère face au rôle majeur joué par les milieux humides, non seulement dans la survie des écosystèmes, mais aussi dans le développement efficace des milieux urbains.
En Mauricie et au Centre-du-Québec, on commence à voir quelques initiatives pour les sauvegarder. Et pour cause.
Lisanne Chauvette, directrice par intérim du Groupe de concertation des bassins versants de la zone Bécancour (GROBEC) indique que l'impact de la perte des milieux humides est maintenant palpable. «On a des problèmes au niveau des cours d'eau dans les territoires fortement agricoles. Entre autres, on a des crues éclair, des inondations et des étiages très sévères en été. On se rend compte que ces milieux humides sauraient être très efficaces pour garder cette eau sur le territoire et éviter ce genre de problème-là», explique-t-elle.
Luc Desaulniers de la Conférence régionale des élus de la Mauricie et ancien président de Canards illimités de Shawinigan connaît un propriétaire dont le terrain est situé tout près de la décharge de la rivière Millette, à Trois-Rivières.
Depuis la construction d'une quincaillerie de grande surface dans un milieu humide à proximité, le propriétaire en question a vu la rivière Millette se gonfler anormalement et arracher des parties de son terrain, arbres inclus. La Ville de Trois-Rivières a été obligée d'en aménager les berges pour éviter le pire.
La CRÉ Mauricie et Canards illimités sont d'ailleurs en train de procéder à l'inventaire de tous les milieux humides de la région, de Mékinac jusqu'au fleuve.
L'étude sera complétée l'automne prochain et sera remise aux MRC et Villes de la Mauricie.
L'industrie de la canneberge, de son côté, a pris conscience de son impact «et fait énormément d'efforts pour sortir des milieux humides», assure Andréanne Blais du Conseil régional de l'environnement du Centre-du-Québec.
La Montérégie et le Centre-du-Québec sont d'ailleurs les deux régions administratives qui ont enregistré les plus grandes pertes de milieux humides au Québec au cours des 20 dernières années, dit-elle.
Curieusement, ces situations ne sont pas nécessairement causées par le désintéressement des promoteurs ou des municipalités. Mme Blais raconte que la MRC de Nicolet-Yamaska, qui surveille depuis une dizaine d'années ses milieux humides, «avait mis dans son schéma d'aménagement deux tourbières protégées en conservation. Mais à cause de la Loi sur les mines, ces deux tourbières vont être exploitées pour la tourbe, déplore-t-elle.
Jean-Marc Girouard, directeur des travaux publics à la Ville de Bécancour, indique qu'il n'est pas du tout surpris de l'état de la situation. Bien qu'il faille toujours obtenir les approbations du ministère de l'Environnement pour intervenir en milieu humide, aucune réglementation ne dit aux Villes ou aux promoteurs quoi faire, constate-t-il. Si les milieux humides sont perturbés ou détruits, il faut procéder à une compensation, concède-t-il, «mais il y beaucoup de flou. On compense combien? C'est quoi la valeur relative d'un milieu humide par rapport à un autre?», questionne-t-il.
Depuis trois ans, toutefois, Trois-Rivières a procédé à des zonages afin de protéger divers milieux humides, signale le porte-parole de la Ville, Yvon Toutant. Ce dernier estime qu'on commence à saisir toute l'importance des milieux humides à mesure que surviennent les problèmes.
La Ville se rend compte, notamment, que les égouts pluviaux ne sont pas faits pour recevoir les pluie torrentielles engendrées depuis quelques années par les changements climatiques et l'importance des milieux humides pour les absorber. Même chose pour les algues bleues, phénomène amplifié par la dénaturalisation des berges, dit-il.
«La région se prend en main depuis deux ou trois ans», constate aussi Andréanne Blais, surtout depuis que Canards illimités a dévoilé, en 2010, la carte des milieux humides.
Au niveau de la MRC de Bécancour, on se sent malgré tout impuissant puisque les autorisations d'interventions dans les milieux humides relèvent du ministère de l'Environnement, fait valoir le directeur général, André Roy. Pour que la MRC puisse intervenir, il faudrait une conjugaison entre elle et le ministère au niveau des autorisations, estime-t-il. La MRC a tout de même pris la peine de mettre en valeur la tourbière de Sainte-Marie-de-Blandford afin de sensibiliser le public à sa façon.