Caroline Ricard enseigne à la maternelle.
Caroline Ricard enseigne à la maternelle.

Enseigner aux petits en temps de confinement: «je dois me réinventer»

TROIS-RIVIÈRES — «C’est la vie qui nous apprend et non l’école.» Cette petite phrase de Sénèque, Caroline Ricard aime bien se la répéter de ce temps-là pour mettre en perspective ce qui arrive à ses enfants, c’est-à-dire sa classe de 21 élèves de l’École primaire d’éducation internationale à Trois-Rivières à laquelle elle n’a désormais accès que virtuellement.

Habituée de les avoir autour d’elle toute la journée et de stimuler patiemment leur développement, voici qu’elle doit communiquer avec eux, comme le font les autres enseignantes de maternelle, par FaceTime, par courriels, par des photos et des appels téléphoniques hebdomadaires. Le nouveau rituel implique la participation des parents.

Les enfants lui envoient régulièrement des photos de ce qu’ils font à la maison. Ils veulent montrer à Mme Caroline comment ils ont relevé les défis qu’elle leur lance.

«Je dois me réinventer comme professionnelle», résume-t-elle, car ce n’est plus le même enseignement que d’habitude.

«Depuis le premier jour, je parle à tout mon monde» une fois semaine, dit-elle, un geste important qui a éventuellement été demandé aux enseignants par le ministère.

Les journées de cette enseignante sont très occupées. Elle fouille les meilleurs sites web pour y trouver des activités éducatives. Elle travaille également à partir de la trousse pédagogique du ministère. Avec ses petits bouts de chou qui sont un peu plus en difficulté, elle collabore avec l’orthopédagogue et autres services spécialisés. On ne laisse tomber aucun enfant en période de confinement.

Est-ce plus de travail qu’avant? Moins de travail? «C’est vraiment très différent», dit-elle après un bref moment de réflexion. «J’ai de la difficulté à le mesurer. Je suis autant engagée maintenant que je l’étais dans ma classe, mais différemment», constate-t-elle.

«J’apprends des choses moi aussi», dit-elle en parlant de l’usage intensif de l’ordinateur et des divers logiciels qui permettent de garder la communication. «C’est nouveau pour moi», dit-elle. «Ça nous oblige à nous renouveler.»

«Du côté du préscolaire, on a l’avantage d’avoir un magnifique programme qui met l’accent sur le développement global des enfants», souligne-t-elle.

Or, le fait que les enfants peuvent aller davantage à l’extérieur parce que leur école est fermée a des effets inattendus qui semblent aller dans le même sens. «J’ai des élèves qui ont appris à faire du vélo à deux roues, chose qui, parfois, tarde vraiment à se produire dans une vie normale d’écolier», dit-elle.

En effet, «de jour, les enfants sont toujours en classe, jusqu’à tard parfois, le temps que les parents reviennent du travail. Et le soir, c’est le rythme effréné d’une soirée de parents avec tous les enfants de la famille, le souper, les bains, les devoirs ou la lecture. Cela fait que des développements tardent à se faire alors que là, j’ai appris que j’ai des élèves qui savent faire du vélo à deux roues et qui sont très fiers de ça. Les enfants continuent à apprendre», assure-t-elle.

C’est d’ailleurs quelque chose qu’elle a rappelé aux parents, lors de son premier envoi de la trousse ministérielle. «Je leur ai envoyé un texte sur le jeu libre et le jeu symbolique que les enfants font», dit-elle. Certains de ses petits élèves jouent même au professeur, dit-elle en riant.

Pour Caroline Ricard, qui est non seulement enseignante à la maternelle, mais également chargée de cours à l’UQTR en sciences de l’éducation, la situation actuelle est plus qu’intéressante à observer. «Si vous les laisser jouer librement, vos enfants continueront d’apprendre et à se développer», assure-t-elle.

«Ne vous en mettez pas trop sur les bras», dit-elle en s’adressant aux parents.

Mme Ricard tient d’ailleurs à rassurer les parents qui s’inquiéteraient de voir leurs enfants prendre du retard dans leur éducation scolaire. Lorsque l’école recommencera, «ils vont tous arriver à peu près au même niveau», dit-elle. «Ce ne sera pas seulement votre enfant qui aura perdu quelques semaines», fait-elle valoir.

Le retour en classe pourrait peut-être se faire en mai. L’enseignante indique qu’elle et ses collègues vont «s’adapter à toute situation. On va faire comme le ministère nous dira de faire», dit-elle en ajoutant qu’elle se sent en pleine confiance face aux directives de la Santé publique. «On a hâte de revoir nos élèves», dit-elle.

Malgré les risques potentiels de retourner à l’enseignement à un moment jugé moins dangereux pour la propagation du virus, Mme Ricard indique qu’elle a «le sens du devoir».

«Je suis très confiante. Je reste zen. Que voulez-vous? On n’ira pas contre la Santé publique. Je fais confiance. On va s’ajuster. Il y a des gens qui sont en situation de vulnérabilité plus grande. Ça va sûrement être pris en considération», dit-elle. «La vie, c’est fort. On en a de belles preuves. C’est la vie qui nous apprend aussi. On est dans une période d’apprentissage incroyable malgré qu’on ne soit pas à l’école», constate-t-elle.

Le retour, qu’il se fasse en mai ou l’automne prochain, sera sûrement teinté de cette dure expérience collective. «Notre rapport aux autres, cette compréhension de notre besoin des autres dans une société va avoir pris une belle place dans nos consciences à tout le monde», prévoit-elle, de même que «l’importance des rôles de chacun».

«Peut-être que nos pratiques auront changé. On aura développé des moyens de communication autres qui pourront venir bonifier certaines de nos pratiques. C’est l’avenir qui va nous le dire», estime-t-elle.

Pour l’instant, «on est encore pas mal dedans. Les constats ou les leçons qu’on aura tirés de tout ça vont venir, mais peut-être un peu plus tard», prévoit-elle.