Le docteur Pierre Mailloux a retrouvé ses patients et le sourire, malgré la crise.
Le docteur Pierre Mailloux a retrouvé ses patients et le sourire, malgré la crise.

En isolement avec Pierre Mailloux: le roseau et le chêne

François Houde
François Houde
Le Nouvelliste
CHRONIQUE / Il faut toujours s’attendre à l’inattendu disait peut-être le grand-père de Boucar Diouf. C’est peut-être plus vrai encore en ces temps brouillons. Où je veux en venir? À une conversation avec Pierre Mailloux. Le Doc, oui. Une jase aux antipodes de mes attentes.

Le docteur était à son bureau, à Louiseville. Il m’a pris entre deux patients comme on dit. Je l’en ai remercié et il m’a répondu que c’est plutôt à lui de le faire, que c’est un privilège que je lui faisais. Poli en diable, le psy.

Il était serein, posé, jovial. Le docteur Mailloux aussi zen, je ne m’attendais pas plus à cela que nous nous attendions, il y cinq mois, au choc qui nous afflige. Il ne vit pas la crise comme la plupart d’entre nous. Il ne fait pas grand-chose comme la plupart d’entre nous.

Sa zénitude est d’autant plus étonnante qu’à la fin de la semaine dernière, il a été temporairement remercié de ses services à la radio, le temps de traverser la tempête. Ça me fait penser à La Fontaine, Les animaux malades de la peste: «Ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.»

L’adversité, le docteur, il connaît. Alors, il prend simplement le chemin de son bureau de psychiatre plus tôt qu’à l’habitude. De toute façon, il adore ce qu’il y fait: soigner des gens. Là où son ordinaire est bousculé, c’est dans la façon. Oui, il reçoit un certain nombre de patients en consultation dans son bureau, mais le moins possible.

Le psychiatre expérimente la consultation par téléphone ou lien vidéo. «Ce n’est pas l’idéal, convient-il, mais pour les consultations qui ne sont qu’un suivi sur la médication, son efficacité ou les effets secondaires, ça peut aller. Pour des consultations initiales où il faut évaluer un patient, c’est nettement plus difficile. Les patients apprécient d’être vus mais en même temps, on a la même préoccupation que tout le monde de limiter la propagation du virus.»

Tout rassurants que puissent être nos gouvernants et certaines nouvelles en provenance du front, il flotte quand même dans l’air printanier une petite anxiété. Je me disais que pour ceux qui souffrent de maladie mentale, ça devait forcément être pire. Le docteur n’est pas de cet avis. Il l’illustre: «J’ai une patiente qui souffre de schizophrénie et une des conséquences de sa maladie, c’est qu’elle ferme toujours rideaux et stores chez elle. J’ai parlé avec elle hier et elle m’a annoncé qu’elle vient de commencer à ouvrir ses stores. Comme médecin traitant, je trouve ça extraordinaire mais ça illustre bien que ces gens-là sont souvent très isolés alors, la crise ne change rien.»

Et lui? «Tu sais, dit-il avec un léger ricanement de pudeur, je suis déjà pas mal isolé. Une fois terminée l’émission de radio le matin, je vais au bureau et après ma journée de travail, je rentre à la maison. Je suis couché vers 20 h. La fin de semaine, je vais souvent au bureau ou je me repose à la maison. Alors, disons que ces temps-ci, c’est pas mal comme d’habitude.»

Ce serait presque triste si le docteur n’était si épanoui. «Je suis privilégié, à 71 ans, de pouvoir encore pratiquer la médecine et d’avoir le sentiment d’être utile. Ma pratique compte une forte proportion de cas lourds, des défis pas simples à surmonter. Quand j’y arrive, c’est très gratifiant.»

Ceux qui le connaissent bien ne s’attendent probablement pas à ce qu’il s’arrête sur une note si positive. «Je ne te cacherai pas aussi que j’aime beaucoup l’argent, poursuit-il sans que je l’y invite, et ce que je fais, c’est très payant. Or, ma guerre avec le syndic du Collège des médecins m’a coûté une fortune. Ça m’a pratiquement ruiné. Là, je suis content de bien gagner ma vie.» Pour l’argent aussi, donc. Lui l’avoue ouvertement mais il n’est certainement pas le seul dans son cas.

Cela dit, sa sérénité se nourrit d’autre chose. Ce n’est pas sans satisfaction qu’il considère avoir marqué son point face au Syndic du Collège des médecins après vingt ans d’une sale bagarre. Il est désormais libre de travailler avec des patients de 13 ans et plus, sans restriction. «Les deux tiers des cas dans ma pratique réagissent bien aux doses habituelles de médicaments. L’autre tiers sont des cas réfractaires et je déteste abandonner ces gens-là à leur souffrance. C’est pourquoi j’ai travaillé avec les mégadoses d’antipsychotiques même si ce n’était pas la norme. Moi aussi, à ma façon, j’ai été un cas réfractaire mais le temps m’a donné raison.»

Il soutient ne garder aucune amertume de sa radiation et de la fortune engloutie dans les affres judiciaires pour recouvrer son droit de pratiquer. «Je n’ai jamais eu de problème avec le Collège des médecins, c’est le Collège qui avait un problème avec moi. Aujourd’hui, j’ai retrouvé ma pratique: penses-tu que ça valait la peine de se battre comme je l’ai fait?»

Il a pourtant, et c’est lui qui le dit, perdu son élevage de chevaux, des amis, sa crédibilité, sa réputation en plus d’avoir été humilié publiquement à de nombreuses reprises. «C’est comme la fable du Chêne et du roseau. Le syndic du Collège des médecins se prenait pour un chêne: il a été remercié de ses services au mois d’août dernier. Moi, je suis un roseau: je plie mais ne romps pas. Seulement, dans mon roseau, il y a un ressort: ceux qui m’écrasent pourraient bien recevoir un bon coup de fouet en arrière de la tête s’ils ne font pas attention.» Il rit.