Jacques Lacombe vit à distance la crise sanitaire qui bouleverse Mulhouse où il est le chef attitré et le directeur musical de l’Orchestre symphonique.
Jacques Lacombe vit à distance la crise sanitaire qui bouleverse Mulhouse où il est le chef attitré et le directeur musical de l’Orchestre symphonique.

En isolement avec Jacques Lacombe: presque oisif

François Houde
François Houde
Le Nouvelliste
CHRONIQUE / Il est en santé et d’excellente humeur mais la pandémie a complètement bouleversé la vie de Jacques Lacombe. Son quotidien est habituellement régi par un impitoyable agenda qui l’entraîne un peu partout dans le monde au rythme étourdissant des rendez-vous, des répétitions, du travail. Et puis, tout d’un coup, il a été condamné à la même oisiveté que la plupart d’entre nous. Enfin presque.

Le chef attitré et directeur artistique de l’Orchestre symphonique de Mulhouse devait diriger Carmen à l’Opéra de Berlin: annulé. Così fan tutte à Strasbourg: annulé. Le Requiem de Mozart à Mulhouse: annulé. Pour plus tard, en mai et juin, il nage dans un flou complètement étranger à la vie qu’il a choisie.

Même si tous ses projets à court terme sont effacés, de la maison, il continue de travailler. Il bosse sur la programmation de la prochaine saison à Mulhouse et gère la situation actuelle pour l’orchestre. Il continue d’assumer son mandat de professeur au Conservatoire de musique de Montréal.

Puisque les choses reprendront forcément leur cours un jour, il doit préparer un concert avec l’OSM (l’Orchestre symphonique de... Mulhouse) pour la mi-mai en entretenant un très gros doute sur sa présentation. En juin, son horaire affiche toujours le Carmina Burana et, deux semaines plus tard, une symphonie de Mahler. Ça paraît loin et, franchement, pratiquement acquis. Or, s’il est permis d’espérer réunir un orchestre et un public à ce moment, le chef se demande bien si les choristes pourront se regrouper à temps pour préparer les concerts. Rien n’est simple.

«Disons que je m’exerce à préparer des plans A, B, C, etc. pour chacun de mes projets», dit-il avec une pointe d’humour. Il s’empresse d’ajouter : «Je suis bien conscient d’être très privilégié dans les circonstances : je suis en santé et en sécurité, chez moi, à Montréal. J’ai énormément de compassion pour ce que les gens vivent dans les régions les plus touchées.»

On peut le croire: Mulhouse est un des plus importants foyers d’infection en France, un des pays les plus touchés. Les centres hospitaliers du Grand Est sont débordés depuis un moment et on a commencé à procéder à des évacuations de malades vers des centres hospitaliers moins sollicités dans d’autres régions, dont en Allemagne, par TGV, hélicoptères et avions aménagés en cliniques mobiles.

C’est à distance que son cœur se serre devant les reportages à la télé et les courriels d’amis plongés dans cette tempête. «J’ai quitté Mulhouse à la fin février alors, je n’ai pas vécu la crise qu’ils affrontent présentement. Je sais qu’il y a une énorme mobilisation: j’ai écrit à la mairesse pour avoir des nouvelles et offrir mon soutien moral.»

«J’ai un ami proche dont la conjointe est urgentiste là-bas. C’est dur. Le chef de chœur de l’Orchestre a été atteint par la maladie mais heureusement, il s’en sort bien.»

Le parcours humain et géographique du maestro fait en sorte qu’il a vécu et conserve des amis un peu partout en Europe et en Amérique dont dans plusieurs points chauds de cette pandémie. Souvenez-vous: il a dirigé l’Orchestre du New Jersey, état sérieusement frappé par la COVID-19 et où on s’attend au pire. Je comprends qu’il ait une conscience si aiguë de sa chance. Il en profite. C’est encore ce qu’il peut faire de mieux. Il est même permis de penser qu’il le doit à ceux qui souffrent. Ça, ce n’est pas lui qui le dit, c’est moi.

«Cette crise est exceptionnelle en ce sens que nous vivons tous la même chose où qu’on soit sur la planète. J’ai hâte de voir quelles leçons l’humanité saura en tirer.»

Il est en sécurité, donc, et en vacances imprévues, les meilleures, souvent. «C’est la première fois depuis... depuis je ne sais pas quand que je n’ai pas de projet précis en marche. J’ai déjà pris des vacances l’été mais en étant dans l’inconnu comme je le suis, c’est une première.»

Alors, il fait quoi pour oublier la musique? De la musique. «J’étudie des partitions que je ne connais pas, pour le plaisir. J’avais le Così fan tutte au programme alors, j’apprends d’autres Mozart pour étoffer ma compréhension. J’en profite aussi pour lire, faire un peu de cuisine et j’écoute de la musique.»

Vraiment? Et qu’est-ce que Jacques Lacombe écoute pour le plaisir? «Des pièces que je ne connais pas de compositeurs que je vais aborder.» Ouais... c’est quasiment du travail, ça. «Quand je lis, j’écoute du jazz.» Ah! quand même.

Et comme il est doté d’un indécrottable sens pratique, il s’est aussi mis à l’italien qu’il parle déjà, mais pas à son goût. Pas comme l’allemand ou l’anglais. Puisqu’il dirige dans la péninsule à l’occasion et qu’il travaille régulièrement avec des solistes italiens, il aimerait communiquer avec eux dans leur langue. Ça se défend. Il n’exclut pas d’aborder le russe, éventuellement. Chostakovitch, quand on parle sa langue, c’est peut-être encore meilleur.

«Le danger, prévient-il, c’est que je prenne goût à ce rythme de vie.» Ça fait plaisir à entendre de sa part mais ça n’arrivera pas. Jamais. Pas lui. Je ne lui ai pas dit, je préfère le laisser douter.