Québec solidaire a réussi le tour de force d’intéresser à la fois des idéalistes, des désillusionnés et des indifférents.

La revanche des carrés rouges

CHRONIQUE / Ce fut la campagne de Québec solidaire. À Québec comme ailleurs, même si ça ne se mesure pas par un très grand nombre de députés.

QS a occupé l’espace public par l’audace de ses propositions; par son ton chaleureux; par sa montée dans les sondages et par les attaques tous azimuts qui l’ont ciblé depuis 10 jours.

La mouvance des carrés rouges et des casseroles, discrète depuis le printemps 2012, a trouvé dans cette campagne un nouvel élan.

Québec solidaire a réussi le tour de force d’intéresser à la fois des idéalistes, des désillusionnés et des indifférents. 

À mobiliser ceux qui rêvent d’un monde meilleur, plus respectueux des gens et de la planète, et ceux qui n’y croient plus. 

À séduire ceux qui votent pour des idées et des valeurs fortes comme ceux qui se foutent de tout et disent «fuck la politique», advienne que pourra. 

Le programme de QS, c’est Dr Jekyll et Mr Hide

L’histoire d’un philanthrope de jour, qui, la nuit venue, devient menaçant lorsque sous l’effet de la drogue (ou du marxisme) : partition du territoire, nationalisations généralisées, programmes sociaux invraisemblables à financer, report des dettes et déficits sur les générations futures, etc. 

Avec ce programme extrême, QS ne prendra jamais le pouvoir, pouvons-nous penser. Le pouvoir se gagne au centre, pas dans les excès et les révolutions trop brutales. 

C’était vrai à l’époque où les élections se gagnaient sur l’axe des idées, des valeurs ou des préférences économiques et constitutionnelles.

On choisissait alors le parti le plus proche des nôtres, ou on votait «stratégique» pour battre celui qui s’en éloignait trop. 

Mais le jour où les élections se jouent sur l’axe de l’ennui, de la démission ou de l’écœurement, tout devient possible. Y compris l’improbable et l’indésirable. Pas besoin de chercher très loin les exemples. 

On vote alors pour le parti ou le chef qui incarne le mieux le ras-le-bol ou l’indifférence que la politique nous inspire, sans penser aux conséquences. Il y a une part de cet état d’esprit dans le vote solidaire.

QS est le parti du courage, pouvons-nous penser. C’est vrai. Il en faut pour oser des réformes aussi radicales : économie, environnement, services publics gratuits presque illimités, etc. 

Mais il en faut aussi pour oser dire non à ce qui est impossible.

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Malgré tout le bruit, QS ne peut espérer qu’une circonscription à Québec (Taschereau). Au mieux deux avec Jean-Lesage, où Sol Zanetti est efficace et a réussi à créer un buzz

Partout ailleurs, on le verra quatrième. À l’aise dans les centres-villes (Montréal, Québec, etc.), le parti n’arrive pas à percer dans les banlieues et les régions. 

Dans Chauveau, en banlieue nord, il risque d’être cinquième derrière le Parti conservateur d’Adrien Pouliot.

Il n’y a que 6 ou 7 km entre le centre-ville et Chauveau, mais le gouffre est énorme : c’est celui qui sépare ceux qui roulent au gaz de ceux qui marchent.

Dans cette campagne, QS a joué les enjeux planétaires autant que les sujets locaux : non à un troisième lien; non à l’expansion du Port qui altérerait le paysage de la baie de Beauport et ajouterait au bruit, à la circulation et au rejet de poussières dans Limoilou; non au dézonage agricole à Beauport, etc. 

À quelques jours du vote, il vient d’abattre une nouvelle carte : faire barrage à la CAQ pour que celle-ci ne soit pas la seule voix à parler au nom de Québec. 

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Depuis 2003, le Parti libéral a beaucoup donné à la région de Québec. Espaces publics, infrastructures, pouvoirs, etc. 

Le PLQ mériterait sans doute mieux que d’espérer sauver les meubles dans Jean-Talon et Jean-Lesage.

Il sera cependant puni pour sa longévité au pouvoir, son manque d’empathie, son austérité, l’arrogance de son ministre de la Santé. L’idée de quatre autres années d’un gouvernement de docteurs semble devenue pour plusieurs insupportable. 

Le PLQ aura eu le mérite de relancer un projet de transport structurant-tramway qui a forcé l’adhésion des autres partis. Si ça arrive, il s’agira d’une contribution décisive à la vie et à l’image de Québec. Comme le fut la promenade De Champlain.

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Mis à l’index depuis 20 ans, le Parti québécois était en sursis dans Taschereau tant qu’il y avait Agnès Maltais. Il risque maintenant de disparaître.

Pourtant, son programme tient la route et sa vision du transport est raisonnable (attendre l’étude avant de décider pour un troisième lien).

Mais il manque quelque chose, une audace, un courage, une idée ou une personnalité forte qui le démarquerait.

Son principal espoir à Québec tient désormais à une réforme du mode de scrutin qui lui donnerait peut-être la voix que le vote populaire ne lui donne plus.

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À en croire les sondeurs, la CAQ va balayer les deux rives. Sauf le village gaulois du centre-ville de Québec, qui résiste souvent aux courants du moment (fédéral, provincial, municipal). 

Sous cet angle, la CAQ est peut-être moins le parti du changement et des jeunes familles que celui des banlieues. 

Sa promesse phare de mettre le pied sur l’accélérateur du troisième lien aura (malheureusement) occulté toutes les autres.

La collision annoncée avec l’administration Labeaume n’a pas eu lieu. La CAQ a eu l’habileté d’ajuster son propos sur l’immigration aux besoins de main-d’œuvre de Québec. 

Le danger qui la guette désormais est l’érosion de son aile la plus à droite, qui a déjà commencé à déchanter devant la tiédeur de ses projets et migre vers le Parti conservateur. 

Ceux qui auront voté CAQ par simple appétit du changement pourraient aussi se retrouver ailleurs. Y compris à l’autre bout du spectre, chez les carrés rouges de Québec solidaire qui incarnent mieux que la CAQ la lassitude des vieux partis et de l’ordre établi. Pour le meilleur et pour le pire.