Jean-Marie Lafortune, président de la FQPPU, à gauche, discute ici avec le professeur Jason Luckerhoff.

«On s’explique mal cette radicalisation»

TROIS-RIVIÈRES — Jean-Marie Lafortune, président de la Fédération québécoise des professeur(e) s d’universités, qui représente 7000 des 10 000 professeurs au Québec, s’est rendu à l’Université du Québec à Trois-Rivières, jeudi, en soutien aux professeurs en lock-out.

Comme la plupart des gens, il n’a pas vu venir la décision. «On s’explique mal cette radicalisation de l’administration», dit-il. «Dans le contexte des négociations, c’est le geste le plus extrême qui puisse être posé», rappelle-t-il.

«Ce qui ajoute à l’indignation, c’est que ce lock-out a été télégraphié depuis la Jamaïque», dit-il. Le recteur et le président du conseil d’administration sont en effet tous deux dans le sud présentement.

«Le recteur a laissé entendre qu’il posait un geste courageux. Il y a tout lieu de croire qu’il faudra redéfinir le mot courage puisque de le faire à distance, de l’annoncer alors qu’il est à 5000 kilomètres de distance, ça ne témoigne, selon nous, d’aucun courage particulier», estime M. Lafortune.

Le recteur avait toutefois précisé au Nouvelliste, mercredi, qu’il était en voyage pour des raisons personnelles. «Mon épouse va avoir une intervention chirurgicale dans 10 jours. Elle avait une obligation de se reposer. Donc on est à l’extérieur pour qu’elle puisse se reposer», dit-il. Le recteur ne voulait pas ébruiter cette information, mais devant les critiques à son endroit, il a décidé de justifier son voyage publiquement.

Le recteur travaille donc de là-bas, dans le dossier, par divers moyens électroniques. Il indique qu’il était partie prenante au conseil d’administration au moment de la décision d’imposer un lock-out. Le responsable des communications de l’UQTR, Jean-François Hinse, indique qu’on ignore la date de son retour au pays, mais ce sera avant 15 jours.

Au cours d’une mêlée de presse à Québec, la ministre du Travail, Dominique Vien, a de nouveau commenté la situation: «On souhaite un règlement le plus rapidement possible dans ce dossier-là. On fait appel à la bonne diligence des parties», dit-elle, en ayant une pensée pour les étudiants.

Un peu à la décharge de l’administration de l’UQTR, Jean-Marie Lafortune renvoie la balle au gouvernement. Le lock-out semble indiquer, selon lui, «que le refinancement des universités n’est pas à la hauteur des besoins». Le recteur a en effet plaidé qu’il doit suivre son plan de redressement puisque l’UQTR a un lourd endettement, d’où les exigences envers les professeurs.

Jean-Marie Lafortune s’en réfère au cas de l’UQAM «qui a été dans une situation peut-être plus grave au lendemain de ce qu’on a appelé le fiasco immobilier». Or, l’analyse avait démontré que la relance de l’Université passait par l’embauche de professeurs, dit-il, parce qu’ils attirent des effectifs étudiants, qu’ils dynamisent la recherche et qu’ils tissent des liens avec des milieux et d’autres universités», explique-t-il.

«À moins de gérer à courte vue et c’est l’impression qu’on a de l’administration de l’UQTR à l’heure actuelle, on peut voir l’amélioration du traitement des professeurs, l’embauche de professeurs, comme étant un investissement à long terme», fait-il valoir. «Il y a tout lieu de croire que cette vision-là n’est pas comprise par la direction de l’UQTR», analyse M. Lafortune.

«Le fruit de sa négociation avec le gouvernement a fait en sorte de compromettre toute possibilité de redonner du dynamisme à l’UQTR», dit-il en parlant du plan de redressement proposé par l’administration McMahon et avalisé par le gouvernement du Québec.

M. Lafortune craint donc qu’on «soit entré dans un cycle de décroissance» et que l’on dédaigne une des missions des professeurs qui est la recherche.

Le litige le plus important, dans ce conflit, est donc le fait que l’UQTR veuille imposer un cinquième cours aux professeurs qui en donnent présentement quatre par année. Plusieurs professeurs ont expliqué au Nouvelliste qu’un cinquième cours est problématique pour les professeurs puisque leur travail consiste aussi à faire de la recherche et à superviser des étudiants de cycles supérieurs avec tout ce que ça implique. Or, s’ils reçoivent un chèque pour 35 heures de travail par semaine, leurs heures de travail sont plutôt de 50 heures et plus.

«Cet élément-là (le 5e cours) semble être le cheval de Troie, l’astuce de cette administration», croit M. Lafortune. «C’est ce qu’on soupçonne.»

Le vice-président aux relations de travail du SPPUQTR, René Lesage, croit d’ailleurs que c’est ce qui a motivé le lock-out et le choix de la date pour l’imposer.

Il y a en effet eu une décision arbitrale pour l’embauche d’une trentaine de nouveaux professeurs, cette année. Le Syndicat avait demandé une ordonnance, dit-il. «On devait avoir une rencontre le 13 ou le 26 mai à ce sujet. Si l’on avait eu une ordonnance, l’UQTR aurait été obligée d’engager tous les profs», dit-il.

Inquiétude et nombreux appuis

Alors que les appuis aux professeurs affluent de toutes parts, l’inquiétude continue de monter face aux impacts du lock-out des professeurs de l’UQTR.

C’est que l’enjeu principal de cette négociation, l’ajout d’un cinquième cours dans la tâche des professeurs, déborde largement les murs de l’UQTR. Si l’UQTR réussit à imposer aux professeurs de dispenser un cinquième cours, «ça va créer un précédent et c’est la capacité de tout le Québec à faire de la recherche qui va être mise en péril», mentionne le professeur Jason Luckerhoff, une opinion que partage le président de la Fédération québécoise des professeur(e)s d’universités. Jean-Marie Lafortune. Ce dernier mentionne que ça ne se fait présentement dans aucune université.

C’est pourquoi les professeurs des autres universités appuient la cause des professeurs de l’UQTR.

Jeudi, c’était au tour du Syndicat des professeur(e)s de l’Université de Sherbrooke de faire part de son appui de même que la Fédération du personnel professionnel des universités et de la recherche.

L’Association des étudiant(e)s de cycles supérieurs en sciences infirmières a indiqué par voie de communiqué, jeudi, que «le lock-out a des répercussions majeures sur la communauté étudiante» et même sur la population. «Nous sommes particulièrement inquiets des répercussions possibles de l’annulation des stages des infirmières praticiennes spécialisées de première ligne et de santé mentale. Nous tenons à rappeler l’objectif du ministre de la Santé, Gaétan Barrette, qui est de former et d’engager dans le système public québécois 2000 IPS d’ici 2025. Au CIUSSS MCQ, l’objectif est de 181 IPS», rappelle l’AECSSI. «Nous implorons le conseil d’administration de l’UQTR de réviser sa position», dit-elle.

De son côté, le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel et porte-parole de la CAQ pour la Mauricie, estime que le gouvernement a laissé dégénérer le conflit et demande à la ministre Hélène David de presser la direction de l’Université à mettre fin au lock-out. «L’UQTR est une institution publique et non pas une entreprise privée. Il est inadmissible qu’on ne tienne pas davantage compte de l’impact de ce lock-out sur les étudiants», estime-t-il.