Sylvie Tardif
Sylvie Tardif

«D’une injustice sans nom»

Paule Vermot-Desroches
Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Trois-Rivières — En décembre 1989, Julie Boulet venait d’avoir 30 ans et était déjà propriétaire de sa pharmacie. L’ancienne ministre libérale a beau ne pas se souvenir précisément de ce qu’elle faisait lorsqu’elle a appris le drame qui venait de se jouer à l’école Polytechnique de Montréal, elle n’a jamais cessé depuis ce jour de penser à ces quatorze femmes. Parce qu’au fond, ce qu’elles incarnaient, c’était l’idéal que la jeune pharmacienne avait rêvé d’atteindre un jour.

«Au moment d’arriver à l’université, j’avais appliqué en génie mécanique, à l’Université Laval et à Polytechnique. C’était mon premier choix, ce que je voulais faire. Mais mon père m’avait dit que le métier d’ingénieur, ce n’était pas une job de fille. Je suis allée en pharmacie, c’était mon deuxième choix», explique-t-elle.

Dans la chronologie de ces années, Julie Boulet n’aurait jamais pu être assise à Polytechnique le soir du 6 décembre 1989, elle aurait gradué une ou deux cohortes avant ces quatorze femmes. Mais elle s’est toujours identifiée à ce que ces femmes voulaient accomplir. «Elles étaient des pionnières, des femmes qui avaient choisi de faire un métier non traditionnel. J’avais beaucoup d’admiration pour les filles qui choisissaient d’aller jusqu’au bout de leurs rêves, et c’est à cause de ça que ces victimes-là sont décédées. C’est d’une injustice sans nom», clame-t-elle.

Pour Sylvie Tardif, coordonnatrice de COMSEP et ancienne conseillère municipale, l’attentat de Polytechnique aura eu beaucoup de contrecoups pour le mouvement féministe, mais également pour la société au complet, si bien que ce n’est que récemment que nous avons pu nommer les choses pour ce qu’elles sont.

«Pendant des années, on a parlé d’un fou, de ses victimes, comme si les gens ne voulaient pas entendre ça, entendre ce qui s’était réellement produit. Mais la réalité, c’est que c’était un geste antiféministe, un attentat terroriste dirigé contre les femmes. Ça aura pris une mairesse à la tête de la Ville de Montréal pour qu’on accepte de renommer la Place du 6 décembre et qu’enfin on nomme les choses comme elles sont», croit Sylvie Tardif.

Julie Boulet

Cette dernière n’en tient pas pour autant rigueur à la société civile ou aux médias, par exemple. «Je crois que la société a été tellement blessée de ça qu’il a fallu du temps pour panser nos propres blessures», ajoute-t-elle.

Sylvie Tardif se rappelle d’avoir participé au grand rassemblement des 50 ans du féminisme en avril 1990 à Montréal, quelques mois à peine après la tuerie. «Nous avions tellement peur que ça se reproduise. Tout le monde craignait de s’y rendre. Mais il fallait se lever et y aller, on n’allait pas abandonner face à la peur», signale-t-elle.

A-t-on tiré des leçons de Polytechnique? «On peut se le demander. Quand on regarde aujourd’hui la violence qui est véhiculée en parole sur les réseaux sociaux envers les femmes en position de pouvoir ou d’autorité, c’est inquiétant. Quand j’ai quitté la politique en 2013, j’ai aussi quitté les réseaux sociaux. Mais on le voit et c’est dénoncé partout. Tu te fais dire plein de choses méchantes sur ton corps, sur ta vie privée. Et ce n’est pas vrai que parce que c’est juste sur les réseaux sociaux, ça ne fait pas mal. Au contraire, ça laisse des traces importantes», assure Mme Tardif.

Un avis partagé par Julie Boulet. «Je n’ai jamais voulu être sur les réseaux sociaux, parce que je ne voulais pas lire ça. Je suis convaincue qu’il y a eu tellement de commentaires qu’on a écrit sur moi, mais je ne voulais pas le savoir, ça aurait été trop blessant», signale l’ancienne politicienne, qui remarque que ces commentaires sont toujours plus virulents, plus méchants à l’égard des femmes que des hommes. «Quand c’est une femme, on s’attaque toujours à la personne plutôt qu’à ses idées. En politique, on n’exige pas des femmes les mêmes choses qu’on exige des hommes», ajoute Mme Boulet.

À la Table de concertation du mouvement des femmes de la Mauricie (TCMFM), on note encore aujourd’hui que les luttes contre la violence faite aux femmes sont loin d’être terminées. «Il y a encore beaucoup de violence vécue majoritairement par les femmes, et il reste beaucoup de travail à faire par rapport aux relations hommes-femmes qui évoluent dans le pouvoir, le contrôle et la domination», fait remarquer Joanne Blais, directrice générale de la TCMFM. Elle rappelle notamment que la culture du viol est encore présente dans la société, ayant même dû faire l’objet de mobilisations monstres récemment pour être dénoncée.

Joanne Blais

Pour Mme Blais, c’est notamment à travers l’éducation et la sensibilisation qu’on parviendra à poursuivre cette lutte, grâce notamment à l’aide des maisons d’hébergement et des CALACS qui s’emploient à se rendre dans les écoles pour sensibiliser les jeunes à l’importance des relations saines et égalitaires entre les garçons et les filles. Des actions qu’il importe de reconnaître et pour lesquelles les ressources doivent continuer d’être déployées, croit Joanne Blais.