Le professeur Jason Luckerhoff.

Dossier de l'Université de l’Ontario français: «un recul qui sera suivi par d’autres»

TROIS-RIVIÈRES — Alors que le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, annonçait vendredi soir qu’il renonçait à mettre définitivement de côté le projet d’Université de l’Ontario français (UOF), plusieurs employés de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) ont dû pousser un soupir de soulagement. Pour une vingtaine d’entre eux, dont 15 professeurs, l’abandon du projet aurait signifié des mois de travail tombés à l’eau.

Le professeur Jason Luckerhoff, qui a à lui seul mis six mois de travail afin de collaborer au projet, se réjouissait vendredi soir de la solidarité exprimée par les francophones à travers le Canada envers les Franco-ontariens. Cette solidarité a selon lui eu raison de la volonté de Doug Ford de mettre la hache dans le projet.

«Le fait qu’il fasse partiellement marche arrière montre qu’il y a une grosse pression, beaucoup plus grande que ce qu’il pensait. Que les Québécois se prononcent, que les francophones à travers le Canada se prononcent, ç’a fait beaucoup de pression sur le gouvernement et d’après moi, ce n’est que la première étape», laisse-t-il entendre.

La victoire obtenue par les artisans de l’UOF pourrait toutefois n’être que partielle, puisque dans un communiqué diffusé vendredi soir, le gouvernement Ford indique qu’il n’accordera aucun financement à l’établissement tant que les finances de la province ne le permettront pas. M. Luckerhoff se dit toutefois convaincu que le premier ministre ontarien ne tardera pas à reculer à nouveau et accordera l’argent demandé par les fondateurs de l’université.

«On parle de 84 millions $, dont la moitié serait possiblement financée par le fédéral, sur huit ans. Ça représente cinq millions $ par année, soit 0,04 % de l’enveloppe réservée à l’éducation postsecondaire, selon le dernier énoncé économique du gouvernement Ford. Les francophones de l’Ontario méritent sûrement ça.»

Le professeur de l’UQTR rappelle par ailleurs que l’université serait prête à ouvrir en 2020, puisque quatre programmes sont déjà développés. «Il faut juste les sommes pour la construire et aussi pour la soutenir les premières années, le temps que les frais de scolarité soient intégrés au budget.»

Université du 21e siècle

Jason Luckerhoff était responsable du comité de professeurs de l’UQTR qui avaient travaillé sur le dossier de l’UOF. La présidente du conseil de gouvernance de l’UOF, Dyane Adam, a expliqué au Nouvelliste que c’est elle qui l’avait choisi pour ses compétences. «On se connaissait», raconte Mme Adam qui fut jadis sa mentore.

«Il fallait définir quel genre d’université ou quel genre de programmes et aussi établir les besoins de la clientèle étudiante et les besoins du marché et plus ou moins développer un argumentaire pour le gouvernement pour lui permettre de prendre une décision», explique-t-elle.

La future Université de l’Ontario français serait sans département, sans discipline et posséderait des créneaux de programmes transdisciplinaires, «c’est-à-dire qu’on aborde des contenus, des enjeux, mais jamais en se confinant à des disciplines», explique M. Luckerhoff. «Une université vraiment du 21e siècle.» Les cours devraient être donnés avec une approche expérientielle et non magistrale, et les étudiants pourraient décider s’ils veulent assister à leurs cours en classe ou à distance.

Une revue scientifique sauvée

Lorsque le gouvernement Ford a annoncé, la semaine dernière, vouloir mettre la hache dans le projet de l’UOF, l’avenir d’une nouvelle revue scientifique à laquelle ont collaboré plusieurs chercheurs de l’UQTR était également remis en jeu. Les fondateurs de cette revue Enjeux et société ont toutefois décidé de la maintenir en vie, coûte que coûte, et ce, avant même le recul du gouvernement ontarien.

«On a reçu le soutien de plein de maisons d’édition et d’universités qui étaient prêtes à nous publier, se réjouit M. Luckerhoff. Quand on a vu ça, on a décidé de la maintenir, coûte que coûte.»

Une autre bonne nouvelle pour les professeurs de l’UQTR qui ont collaboré à cette revue, dont certains ont passé de 10 à 15 heures par semaine sur la rédaction d’un article sur la fondation de l’UOF, mais également pour la communauté scientifique francophone, selon M. Luckerhoff.

«La francophonie est toute petite, dans le monde scientifique. Il faut travailler ensemble par rapport aux géants de la publication scientifique et aux normes internationales qui valorisent presque uniquement les publications en anglais. Si l’on ne travaille pas ensemble, tôt ou tard, la recherche en français est vouée à disparaître», prévient-il.