Lise Lebel, la mère de Katherine Beaulieu, avait prévu souligner le dixième anniversaire de décès de sa fille le 3 mai en se rendant dans un chalet avec sa famille et ses proches pour y faire un feu d’artifice. Pandémie oblige, le projet a été abandonné.
Lise Lebel, la mère de Katherine Beaulieu, avait prévu souligner le dixième anniversaire de décès de sa fille le 3 mai en se rendant dans un chalet avec sa famille et ses proches pour y faire un feu d’artifice. Pandémie oblige, le projet a été abandonné.

Dixième anniversaire du décès de Katherine Beaulieu: beaucoup plus qu’une statistique

Lorsque Le Nouvelliste l’a contactée pour une entrevue sur le dixième anniversaire de décès de sa fille, elle a été très claire: pas question de faire du sensationnalisme avec cette histoire et encore moins de l’apitoiement sur la tragédie qu’elle a vécue, surtout en cette période de pandémie où tout le monde vit des moments extrêmement difficiles.

Elle l’avoue d’emblée: «On passe à travers le deuil. On finit par être capable d’avancer et de reprendre notre vie avec nos handicaps. J’ai appris à vivre avec la perte de Katherine, avec ce que j’ai eu à ma disposition pour rendre ma vie agréable. J’avance avec cette situation qui va toujours être à côté de moi et non en arrière de moi», précise-t-elle.

C’est justement dans la Fondation créée un an après le décès de sa fille qu’elle a puisé un certain réconfort et une raison de se battre.

«Si les gens avaient connu Katherine, ils comprendraient pourquoi j’ai fait ça. Le lien émotionnel que j’avais avec elle constituait le pilier de ma vie. Je ne pouvais pas faire en sorte qu’elle devienne une statistique, que son court passage dans cette vie n’ait servi à rien. La valeur de cet enfant méritait qu’on se batte», explique-t-elle.

Tous ceux qui ont connu la jeune femme de 21 ans l’ont décrite comme une personne authentique, droite, généreuse, dynamique, toujours prête à aider les autres. Dans les jours suivant son décès, les témoignages de ses proches et amis avaient afflué de toutes parts pour lui rendre hommage.

«Oui c’est vrai qu’elle était bonne avec tout le monde. Je ne dis pas ça parce qu’elle était mon enfant. Elle avait des défauts mais son fond était bon. Quand elle est venue au monde, j’ai fait la promesse de ne jamais la laisser tomber et ce n’est pas parce qu’elle est décédée que je vais le faire», ajoute Mme Lebel.

Ainsi, tout le travail réalisé par la Fondation Katherine-Beaulieu et ses bénévoles, comme les conférences dans les écoles et les activités de sensibilisation, n’a pas été vain. L’organisme a acquis une notoriété au point d’obtenir une reconnaissance gouvernementale avec la Médaille du Sénat.

La population de la Mauricie est bien au fait aussi de son rôle de prévention avec les tests de dépistage d’alcool proposés dans des activités comme le Salon des vins et la Soirée crabes et crevettes.

La croix, qui marque le lieu où Katherine Beaulieu a péri sur l’autoroute 55 en 2010, est là pour rester. Elle représente toujours une mise en garde contre l’alcool au volant.

La Fondation a aussi réussi à faire reconnaître les droits des victimes d’actes criminels puisque désormais elles bénéficient d’un suivi judiciaire et/ou carcéral. Mme Lebel fait également partie de la Commission de formation et de recherche dont le mandat est de donner son avis au conseil d’administration de l’École nationale de police sur tout ce qui concerne la formation policière.

Certes, la Fondation est présentement en mode pause avec la pandémie de sorte qu’une vingtaine d’activités ont dû être annulées mais elle garde le cap.

«Oui, nous sommes essoufflés, car après neuf ans, j’aurais aimé que des gens prennent la relève mais il y a encore du travail à faire. Il ne faut pas lâcher. Les gens ont une facilité de retomber dans leurs vieilles habitudes. Ne pas conduire avec les facultés affaiblies n’est pas rendu un automatisme comme le port de la ceinture de sécurité par exemple. Dans un monde idéal, il faudrait qu’il y ait un éthylomètre dans tous les véhicules ou que la tolérance zéro s’applique à tout le monde comme dans certains pays européens. Et ce, c’est sans compter le problème lié au cannabis: il n’y a pas assez d’agents évaluateurs sur les routes», déplore Mme Lebel.

Dans ce contexte, la croix installée sur les lieux de l’accident est justement là pour rester. Mme Lebel reçoit encore et toujours des témoignages de gens qui saluent cette croix et Katherine tous les matins en allant travailler.

«Lorsqu’elle a été vandalisée il y a deux ans, il y a du monde qui était tellement fâché. Pour eux, c’est important de voir cette croix. Elle nous ramène à l’ordre quand certains par exemple n’ont pas été sur la coche dans leur consommation. Elle représente toujours une mise en garde. Pour moi, elle va rester tant et aussi longtemps que les gens vont en avoir besoin», indique Mme Lebel.

Pour sa part, elle précise qu’avec les années, la croix n’est plus associée au lieu de l’accident mais à sa fille, toujours vivante dans son cœur. «Quand on passe, nous lui faisons un peace and love ou un pouce en l’air», mentionne-t-elle.

Quant à Irina Mysliakovskaia, celle qui a fauché la vie de son enfant le 3 mai 2010, Mme Lebel n’a plus jamais eu de nouvelles depuis sa libération complète en juillet 2017. Cette femme avait un taux d’alcool de plus de 200 mg lors de l’accident. Elle avait fait demi-tour sur l’autoroute 55, parcouru plusieurs mètres à sens inverse avant d’entrer en collision frontale avec le véhicule de Katherine.

Au terme d’un long procès, elle avait été condamnée à 50 mois de pénitencier mais au total, elle n’aura purgé que 12 mois de pénitencier avant d’être transférée dans une maison de transition où elle a ensuite obtenu sa libération d’office. «Moi cette personne ne hante pas ma vie. Je ne pense pas à elle et je ne mettrai pas d’énergie sur elle même si elle a ‘‘scrappé’’ ma vie. Ça me donnerait quoi de penser à une personne qui habite à Montréal et dont je ne sais même pas ce qu’elle fait de ses journées», affirme-t-elle.

Et pas question de pardonner non plus. «Je n’y arriverai jamais. De toute façon, je n’ai pas à lui pardonner; c’est à Katherine Beaulieu de le faire, car c’est sa vie à elle qui a été enlevée. Et c’est surtout à cette femme de se pardonner pour ce qu’elle a fait», conclut Mme Lebel.

Le fil des événements

  • 3 mai 2010: Katherine Beaulieu perd la vie à l’âge de 21 ans sur l’autoroute 55 près de Saint-Étienne-des-Grès après avoir été heurtée de plein fouet par un véhicule circulant à sens inverse.
  • 8 mai 2010: Plusieurs témoignages émouvants sont rendus à ses funérailles.
  • 3 mai 2011: Sa mère, Lise Lebel, annonce la création de la Fondation Katherine-Beaulieu afin de lutter contre le fléau de la conduite avec les facultés affaiblies. Ce sera le début d’une longue série de conférences et d’activités de sensibilisation.
  • 18 novembre 2011: Irina Mysliakovskaia est citée à subir son procès pour négligence criminelle causant la mort, conduite dangereuse causant la mort et conduite avec les facultés affaiblies par l’alcool causant la mort.
  • 15 avril 2013: Début du procès d’Irina Mysliakovskaia.
  • 31 mai 2013: Un jury la déclare coupable sur les trois chefs d’accusation.
  • 19 juillet 2013: Elle est condamnée à une peine de 50 mois (moins deux mois de préventif) et à une interdiction de conduire pendant cinq ans.
  • Juillet 2017: Irina Mysliakovskaia obtient sa libération complète.