Dix questions sur la vaccination

Brigitte Trahan
Brigitte Trahan
Le Nouvelliste
La vaccination contre la COVID-19 s’en vient à grands pas. Mis à part le vaccin russe Spoutnik, trois compagnies, AstraZeneca, Pfizer et Moderna, affirment avoir obtenu des résultats très prometteurs. Le Nouvelliste a discuté avec trois experts à ce sujet afin de mieux comprendre ce qui s’en vient. Il s’agit du professeur Lionel Berthoux, professeur-chercheur au Laboratoire de rétrovirologie cellulaire et moléculaire de l’UQTR, du Dr André Veillette, immunologiste et médecin, professeur-chercheur titulaire au département de médecine de l’Université de Montréal, professeur associé de l’Université McGill et membre du groupe de travail sur les vaccins contre la COVID-19 du gouvernement fédéral ainsi que de Jean Barbeau, responsable de la prévention et du contrôle des infections de la Faculté de médecine dentaire de l’Université de Montréal. Ces deux derniers sont originaires de l’ancienne ville de Cap-de-la-Madeleine.

1- Les vaccins contre la COVID-19 qui commencent à faire leur entrée sur le marché ont-ils été produits trop rapidement?

ANDRÉ VEILLETTE : «Typiquement, ça prend une dizaine d’années pour développer un vaccin. À cause de la pandémie et à cause des développements scientifiques, c’est maintenant possible d’accélérer ça. Les gouvernements ont aussi facilité l’accélération du processus en acceptant que les étapes ne soient pas linéaires.»

JEAN BARBEAU : «La COVID, ou SRAS Cov-2, avait un petit cousin, en 2003, le SRAS Cov-1. L’Ontario avait eu le gros des cas. Les chercheurs avaient déjà commencé à travailler sur un vaccin à ce moment-là. On a passablement de renseignements sur les coronavirus et la technologie a beaucoup progressé. Dans le cas de la grippe, on est obligé de cultiver le virus dans des œufs. Avec les nouvelles stratégies de vaccin on n’a pas besoin de le cultiver. C’est plus rapide.»

2- Qu’est-ce qui nous assure que ces vaccins n’auront pas d’effets dangereux à court, moyen ou à long terme?

LIONEL BERTHOUX : «Il faudra attendre des années pour voir s’il y a des effets sur le long terme, mais il n’y a aucune raison de penser qu’il pourrait y en avoir, surtout pour les deux vaccins à ARN, de Pfizer et de Moderna. Leurs molécules sont moins toxiques. (N.D.L.R.: l’ARN messager forme de l’acide ribonucléique transportant l’information génétique.) Le troisième utilise un vecteur viral basé sur un adénovirus de singe. On utilise un virus inoffensif de singe qu’on modifie de façon qu’il transporte avec lui l’immunogène.»

Lionel Berthoux, professeur-chercheur au Laboratoire de rétrovirologie cellulaire et moléculaire de l’UQTR.

ANDRÉ VEILLETTE : «C’est ce que Santé Canada et la Food and Drug Administration aux États-Unis essaient d’évaluer en se basant sur les informations qui vont être disponibles lors de la phase 3. Il y aura un suivi (des participants) de 6 à 8 mois pour voir s’il y a des effets indésirables. C’est plus court que ce qu’on aimerait avoir, mais il faut peser le risque. Ça se peut que trois ans après les vaccins, on se rende compte qu’il y avait un effet indésirable. Ce n’est pas très fréquent. Habituellement, ce sont des choses qu’on voit dans l’immédiat. Théoriquement, il pourrait y avoir des choses qu’on ne connaît pas encore qui pourraient se développer des années après, mais le risque est assez faible. Les effets indésirables classiques qui sont acceptables, je pense, c’est: ça fait mal, on se sent un peu fiévreux. Il y a des effets plus problématiques qui sont neurologiques comme le syndrome de Guillain-Barré.»

JEAN BARBEAU : «Les compagnies pharmaceutiques ont fusionné les phases 2 et 3 avec l’accord des organismes de santé publique. Elles n’ont toutefois pas accéléré le processus de vérification de la sécurité du vaccin. Il y a suffisamment de participants pour déterminer s’il y a des effets secondaires. C’est extrêmement rare que des effets secondaires surviennent plusieurs semaines après le vaccin.»

3- Quels sont les avantages et les inconvénients des vaccins contre la COVID-19 qui arrivent sur le marché?

LIONEL BERTHOUX : «Les trois vaccins annoncés en ce moment ne sont pas des vaccins vivants. Donc, il ne risque pas d’y avoir de complications liées à ça comme on peut voir pour certains vaccins contre la rougeole, la polio ou la varicelle, par exemple. Autre avantage, on peut s’attendre à ce que ces vaccins soient très peu toxiques pour ce qui est des vaccins à ARN. Petit inconvénient, toutefois, les vaccins à ARN nécessitent deux injections.»

ANDRÉ VEILLETTE : «Les vaccins à ARN, c’est plus facile à faire. Les résultats préliminaires sont plus élevés au niveau de la protection. Le désavantage de l’ARN, c’est que c’est nouveau. Dans ce cas-ci, c’est de faire le poids de choses. C’est quoi le risque d’avoir la maladie par rapport au risque d’avoir une complication théorique si, après x périodes de temps d’observation, il n’y a aucune évidence de cette complication théorique?»

4- Le SRAS Cov-2 semble muter constamment. Alors qu’est-ce qui nous permet de croire que les vaccins vont être efficaces?

LIONEL BERTHOUX : «Tous les virus mutent et les virus à ARN, dont font partie COVID-19, le VIH et le virus de la grippe, mutent plus que les virus à ADN (N.D.L.R.: l’ADN, acide désoxyribonucléique, contient toute l’information génétique). Le virus COVID-19 n’est pas un de ceux qui mutent le plus vite. C’est difficile de prédire à quel point l’évolution du virus va être problématique. C’est certain qu’à plus long terme, il y a un risque que ces vaccins fonctionnement moins parce que le virus aura évolué pour s’adapter.»

ANDRÉ VEILLETTE : «Le virus pourrait nous jouer un sale tour et muter de façon à ce qu’il ne soit plus reconnu par les réactions immunitaires induites par le vaccin. Jusqu’à maintenant, il n’y a aucune évidence de ça. Est-ce que ça se peut qu’il y ait d’autres mutations qui vont contrecarrer la capacité de protéger avec les vaccins présents? Ça se peut.»

JEAN BARBEAU : «Le SRAS Cov-2 a un très, très gros génome. Le virus a développé la possibilité de réparer les erreurs lors de mutations, ce que la majorité des virus ne sont pas capables de faire. Les études ont démontré qu’il a pu y avoir de petites modifications au niveau des renseignements conduisant à la protéine S (N.D.L.R.: les fameux pics autour du virus), mais ça ne semble pas avoir créé une modification suffisante pour invalider un vaccin. Si le virus avait eu à muter de façon spectaculaire sur cette portion-là, je pense qu’on l’aurait déjà su.»

5- Un vaccin à ARN peut-il affecter notre code génétique?

LIONEL BERTHOUX : «Je n’ai vu aucune donnée permettant de craindre quelque chose de ce genre. Il n’y a pas encore eu de vaccin commercialisé à ARN testé chez l’humain. Toutefois, ce n’est pas la première fois qu’on introduit de l’ARN chez les humains. Il existe des thérapies basées sur l’ARN.»

ANDRÉ VEILLETTE : «Non. L’ARN est une molécule qui ne dure pas longtemps, qui ne s’intègre pas dans tes chromosomes. Donc, ça va entrer dans ta cellule. Ça va faire de la protéine S, la protéine du virus, pour induire la réaction immunitaire contre le virus et cet ARN-là va être dégradé. La protéine va être là un bout de temps, mais l’ARN va disparaître.»

André Veillette, immunologiste et médecin, professeur-chercheur titulaire au département de médecine de l’UdeM, professeur associé de l’Université McGill et membre du groupe de travail sur les vaccins contre la COVID-19 du gouvernement fédéral.

JEAN BARBEAU : «C’est absolument impossible. Le vaccin ARN est d’ailleurs déjà utilisé au niveau vétérinaire. Donc, on a le recul chez l’animal là-dessus.»

6- Avec la COVID-19, doit-on s’attendre à être obligé de se faire vacciner chaque année ou une seule fois suffira?

LIONEL BERTHOUX : «Jusqu’à présent, les cas de réinfection n’ont pas été très prévalents. Ça suggère que les gens vaccinés seront efficacement protégés contre des expositions ultérieures. C’est toutefois difficile de prédire ce qui va se passer sur le long terme.»

JEAN BARBEAU : «C’est la question à 1000 $. Selon les dernières publications, l’immunité naturelle peut durer plusieurs années. Au niveau des vaccins, on n’a pas suffisamment de recul.»

7- Si j’ai déjà été testé positif à la COVID-19, devrais-je me faire vacciner quand même?

LIONEL BERTHOUX : «Il n’y a aucune raison de penser qu’il va y avoir des conséquences négatives. Je ne suis pas persuadé que des gens qui ont eu la COVID seraient des gens à faire vacciner de façon prioritaire. Il y a de bonnes raisons de penser que ces gens-là sont immunisés contre la maladie. Moi, personnellement, si j’avais déjà eu la COVID, je ne me précipiterais pas pour aller me faire vacciner. C’est possible de penser qu’ils soient plus propices à avoir des effets indésirables. S’ils ont déjà été infectés, ils ont déjà une réponse immune contre ce virus. Ces vaccins ont quand même été testés sur des dizaines de milliers de personnes. Il est assuré que certaines avaient déjà eu le virus. S’il y avait eu des réactions très sérieuses chez ces personnes, ça aurait été détecté.»

ANDRÉ VEILLETTE : «Étant donné qu’ils ont des anticorps, ils vont peut-être développer des réactions inflammatoires plus grandes. Ça va être une question importante à se poser. Je dirais, laissez les autres aller avant, ceux qui n’ont jamais été infectés. Quand on va faire le déploiement de la vaccination, on ne va pas tester les gens pour savoir s’ils ont des anticorps. Ça fait partie des résultats plus définitifs et détaillés que les compagnies pharmaceutiques vont nous donner. Elles ont étudié 30 000 participants. Il y a en a, là-dedans, qui avaient des anticorps.»

JEAN BARBEAU : «Il n’y a pas de risque à se faire vacciner même après avoir eu le virus. Il va y avoir un boost simplement de la réponse immunitaire. Jusqu’à présent, c’est ce que l’on a comme renseignement.»

8- Qu’arrivera-t-il à ceux et celles qui refuseront de se faire vacciner?

LIONEL BERTHOUX : «Ces gens-là ne seront pas protégés. Si beaucoup d’autres personnes se font vacciner, le virus aura davantage de mal à se propager et les personnes non vaccinées seront en partie protégées parce qu’il y aura moins de virus dans la communauté.»

ANDRÉ VEILLETTE : «Notre comité a parlé avec une experte anthropologue sur la crainte de la vaccination. Elle nous expliquait qu’il y a deux types d’individus hésitants. Il y a des gens qui pensent que la Terre est plate et qui sont contre les vaccins. Ces gens-là, tu ne vas jamais les convaincre. Il y a des gens avec qui c’est important d’avoir des conversations franches. C’est un autre segment de la population qui ne le sait pas trop encore. Ils hésitent. Ils entendent parler de ceci et de cela, ils n’ont pas encore décidé et ils veulent être renseignés par des gens qui vont inspirer confiance.»

JEAN BARBEAU : «Les personnes qui ne se font pas vacciner vont profiter du fait que d’autres ont été vaccinées. Pour que le virus s’éteigne, toutefois, on a besoin que 70 % à 75% de la population se fasse vacciner, sinon, le virus va circuler encore.»

Jean Barbeau, responsable de la prévention et du contrôle des infections de la Faculté de médecine dentaire de l’UdeM.

9- Le virus pourrait-il s’éteindre de lui-même, s’il n’y a pas de vaccination, comme ce fut le cas pour celui de la grippe espagnole?

LIONEL BERTHOUX : «On va finir par atteindre une situation d’immunité communautaire où étant donné que la plupart des gens ont été infectés, ou une bonne partie, évidemment le virus a de plus en plus de mal à se propager. Il pourrait aussi arriver que le virus persiste dans l’espèce humaine, mais devienne moins pathogénique. Toutefois, c’est difficile de prédire combien de temps ça prendrait.»

ANDRÉ VEILLETTE : «Le virus pourrait disparaître ou bien on pourrait développer une immunité collective qui fait que ça ne se transmet pas parce qu’il y a assez de gens qui ont été protégés par les vaccins ou par l’infection ou aussi, on pourrait avoir une immunité de base qui fait que même si on l’attrape une deuxième fois, ce sera beaucoup moins sévère. L’autre possibilité, c’est que le virus va s’empirer. On ne sait pas ce qui va se passer.»

10- Vous ferez-vous vacciner contre la COVID-19?

LIONEL BERTHOUX : «C’est un exploit que des vaccins aussi efficaces arrivent aussi vite. Ce n’est jamais arrivé dans l’histoire de l’humanité. Lorsque ce vaccin sera disponible, je serai le premier en ligne pour me faire vacciner et pour faire vacciner mes enfants.»

ANDRÉ VEILLETTE : «Quand ce sera mon tour, je vais y aller sans hésitation. Ça va être long, tout ça. Disons que des vaccins seront disponibles en décembre, peut-être de façon plus réaliste au début de l’année 2021, l’idée, ça va être de vacciner 60% à 70% de la population au Canada si l’on veut que la campagne de vaccination soit efficace. Ça ne se fera pas en un mois, deux mois, trois mois.»

JEAN BARBEAU : «Oui. J’ai de très gros espoirs pour ces vaccins.»