Les frères Daniel et Alexandre Anctil.

Deux héros trifluviens

TROIS-RIVIÈRES — Tout comme bien des Québécois, les Trifluviens Daniel et Alexandre Anctil ont partagé quelques jours de vacances ensemble à l’Île-du-Prince-Édouard, avec leur famille, la semaine dernière. Jamais les deux frères ne se doutaient qu’il sauveraient alors trois vies.

Alexandre Anctil, aujourd’hui résident de Québec et informaticien à Revenu Québec, était en train de faire des châteaux de sable avec ses enfants au bord de la mer lorsqu’il a aperçu deux fillettes assises sur un simple matelas gonflable dérivant dangereusement loin de la plage.

«Il ventait très fort vers le large et ces enfants jouaient avec des matelas gonflables, ce qui n’est pas une bonne idée dans ces conditions-là», raconte-t-il.

Son frère, Daniel Anctil, un policier de la Sécurité publique de Trois-Rivières, aperçoit soudain son frère s’élancer à la nage en direction du large. «Il y avait un groupe de matelas gonflables, dont un qui était vide. Sur l’un d’eux, il y avait deux personnes et sur l’autre, une personne», raconte-t-il.

Cette autre personne, c’était la gardienne des deux enfants, apprendra-t-il plus tard.

Avec tout ce vent qui entraîne de plus en plus les petits matelas gonflables vers le large, Alexandre comprend vite que les enfants sont en danger.

Selon Daniel Anctil, les trois personnes étaient alors à environ 150 à 200 mètres de la plage.

«Et il y avait de la vague», précise son frère. C’est probablement pour cette raison qu’il n’y avait pas d’embarcations sur l’eau à ce moment-là.

Selon un témoin de la scène, un touriste de Halifax, Steve Ashford, il n’y avait pas de gardien de plage non plus à cet endroit où se tenaient pourtant des dizaines de personnes.

«La veille, on a vu une tripe s’envoler au vent et elle roulait sur l’eau tellement qu’il ventait» pour ensuite disparaître à l’horizon, raconte Alexandre Anctil. «Il aurait donc fallu que ces trois personnes nagent, pour revenir, mais elles restaient assises et ne faisaient rien. La femme essayait de les rejoindre sur un autre matelas, mais elle n’avançait pas beaucoup», a-t-il pu constater. Les deux frères ont appris par la suite de la bouche même de cette dame qu’elle était une piètre nageuse.

Alexandre est donc allé rejoindre à la nage les deux fillettes qui, selon lui, devaient avoir respectivement 5 et 9 ans environ. La distance représentait environ deux minutes de nage aller. Il a saisi le matelas des fillettes entre ses jambes et il l’a remorqué vers la rive en nageant sur le dos.

«Alexandre n’a parlé à personne» avant de sauter à l’eau, raconte son frère. «Je me suis approché du bord et j’ai dit: Il s’en va où, Alexandre? Je ne comprenais pas parce que les personnes sur les matelas ne faisaient pas de signes à l’aide, sauf qu’on voyait qu’elles s’éloignaient du bord et dangereusement.»

Au fil de son trajet, Alexandre Anctil arrive à un haut fond de sable où il enlève précipitamment son t-shirt aquatique et le jette dans l’eau. «Je me suis dit oh là, là, c’est plus dur que ça en a l’air», raconte Daniel. «On avait nagé jusque là, la veille, moi et lui, mais c’était beaucoup plus calme. Je me suis dit, je vais aller l’aider.» Il y avait en effet la gardienne à aller chercher aussi.

Les deux frères se sont croisés sur le haut fond. «Alexandre m’a dit de ne pas y aller, que c’était trop fatigant, mais justement Alexandre était fatigué. Donc je suis allé chercher la dame.» Daniel Anctil réalise que la gardienne, tout comme les fillettes, d’ailleurs, a une expression totalement figée. Alexandre «ne pouvait ramener tout le monde à lui tout seul», dit-il. Un troisième homme est venu à la nage offrir son aide. «C’est un gars qui avait déjà fait du triathlon», a su Daniel Anctil par la suite.

Quand les deux frères arrivent enfin sur la rive avec les enfants et la femme saines et sauves, «on aurait dit une scène de film. Les gens se sont mis à applaudir», raconte Daniel. «Il y a des gens qui nous ont offert de la bière et de l’eau», ajoute Alexandre, un peu amusé.

Daniel Anctil assure qu’il n’a pas eu peur pour la sécurité de son frère en le voyant partir à la nage. «Je sais que sa blonde a eu peur. Elle s’est mise à dire des choses que je ne l’avais jamais entendu dire», raconte-t-il en riant un peu, avec le recul.

Ces trois personnes ne pouvaient mieux tomber pour se faire tirer de leur dangereuse posture.

Alexandre et Daniel Anctil sont en effet des nageurs aguerris. Ils ont tous deux fait partie du club de natation Mégophias, dans leur jeunesse. Daniel a aussi fait partie de l’équipe des Diablos, au Cégep de Trois-Rivières et il a été sauveteur pendant deux ans. Quant à Alexandre Anctil, il a fait des compétitions chez les Mégophias et il a aussi fait partie de l’équipe des Patriotes de l’Université du Québec à Trois-Rivières en natation.

La mère des fillettes a écrit à Daniel Anctil, mercredi soir, sur Facebook, pour exprimer sa gratitude en apprenant le fin fond de l’histoire. «Elle m’a dit que ses filles ne savent pas nager», dit-il.

Ce policier en est à son deuxième sauvetage. Il a déjà reçu la croix de bravoure après avoir secouru, avec son collègue policier François Boudreau (qui a reçu la médaille pour action méritoire), un citoyen désespéré qui s’était jeté dans les eaux glaciales du fleuve Saint-Laurent le 24 novembre 2015. Les deux policiers avaient sauté à l’eau tour à tour et risqué leur vie pour sauver cet homme.

De leur aveu respectif, aucun des deux frères Anctil ne s’entraîne encore en natation et ce, depuis des années. À la lumière de l’événement qu’ils ont vécu en vacances, Alexandre a pu constater une chose, toutefois: «On sait encore nager.»