On aperçoit ici le bassin d'un système de drainage de fondations complètement colmaté par l'ocre ferreuse.
On aperçoit ici le bassin d'un système de drainage de fondations complètement colmaté par l'ocre ferreuse.

Des maisons malades de la bactérie mangeuse de fer

Brigitte Trahan
Brigitte Trahan
Le Nouvelliste
Il est devenu courant, dans certains quartiers résidentiels, d'être obligé d'excaver des maisons, neuves ou âgées, afin de changer le drain de fondation.
On voit ici un drain excavé. L'ocre ferreuse a envahi la pierre concassée.
Cette opération coûteuse est parfois nécessaire lorsqu'une boue gélatineuse de couleur brun-orange a complètement colmaté un système de drainage inadéquat.
Cette substance, c'est l'ocre ferreuse, le produit d'une réaction bactérienne ou biochimique entre l'eau, l'air et le fer - parfois le manganèse - contenu dans le sol.
Le processus d'encrassement peut prendre de nombreuses années avant de colmater suffisamment le système de drainage de fondation pour qu'il devienne inefficace contre les infiltrations d'eau dans le sous-sol. Il arrive toutefois que la contamination soit fulgurante. Selon l'Association des consommateurs pour la qualité dans la construction, des maisons construites depuis à peine deux ans ont subi le même sort sans qu'on s'explique pourquoi.
Lorsqu'il faut déterrer, c'est que l'ocre ferreuse n'a pas bouché seulement l'intérieur du drain. Elle s'est aussi logée entre les pierres concassées qui se situent tout autour du tuyau, empêchant à la longue la libre circulation de l'eau vers les trous de percolation du drain et rendant du même coup ce dernier totalement inopérant.
Selon le Centre d'inspection et d'expertise en bâtiment du Québec, la présence de l'ocre ferreuse a été constatée pour la première fois il y a environ 25 ans lorsque les agriculteurs ont commencé à installer des systèmes pour drainer leurs champs. Le phénomène n'est pas typique au Québec. «On retrouve le problème d'accumulation d'ocre ferreuse sous différentes formes à travers le monde», précise le CIEBQ.
Peu à peu, ce phénomène a gagné les secteurs résidentiels en milieu urbain.
Le problème est vu régulièrement par les courtiers en immeubles, raconte Michel Côté, vice-président de la Chambre immobilière de la Mauricie et courtier chez Re/Max à Trois-Rivières.
«Dans le bout de Sainte-Marthe, il y en a davantage. On connaît quelques places qui sont plus critiques que d'autres», dit-il. Le secteur Trois-Rivières-Ouest, notamment, a aussi une réputation à cet égard.
Michel Côté reconnaît que la problématique de l'ocre peut affecter la valeur des propriétés. «Ça dépend de l'acheteur, s'il est nerveux ou pas face à ça», dit-il. L'acheteur qui se sent capable de gérer un tel problème «va être prêt à offrir plus que l'autre qui ne veut aucun problème», fait-il valoir. «Pour le convaincre d'acheter, il faudra une bonne diminution de prix. C'est du cas par cas», explique le courtier.
De telles maisons, dit-il, peuvent rester sur le marché plus longtemps et le temps fait en sorte qu'il y a une baisse de prix qui s'installe. «Par ricochet, ça peut amener une perte de valeur de la propriété», dit-il.
Bien qu'il ne semble pas exister de statistiques à ce sujet, en février 2008, la Ville de Trois-Rivières a adopté des normes pour les nouvelles constructions afin de s'assurer que le nettoyage des drains puisse se faire avec facilité.
«On s'assure qu'il y ait une installation de ce qu'on appelle un Y», explique Yvan Toutant, responsable des communications à la Ville. En fait, le Y est un raccordement au drain français qui permet de faire sortir deux cheminées d'accès vers l'extérieur, près du solage, afin de donner un accès au drain pour y effectuer des lavages périodiques sous pression.
René Mathieu, de Déblocage Service enr., tient un morceau de drain usagé dont les orifices ont été bouchés par l'ocre et (à gauche sur l'image), le nouveau type de drain permettant un meilleur nettoyage.
Y a-t-il des solutions?
Lorsque l'ocre ferreuse envahit un système de drainage de fondations, il ne fait pas que boucher l'intérieur du tuyau. La pierre concassée qui est placée tout autour du drain afin de permettre à l'eau d'entrer par les trous de percolation finit par se colmater aussi de gelée brune-orange, empêchant du même coup l'eau de se rendre dans le drain.
S'il veut éliminer le problème une fois pour toutes, le propriétaire devra s'attendre à investir de très importantes sommes d'argent, soit en rehaussant le niveau de ses fondations ou en éliminant le sous-sol.
Il existe toutefois des solutions pour garder simplement le problème sous contrôle, mais on parle ici d'entretiens réguliers.
En 2008, la Ville de Trois-Rivières a adopté un règlement selon lequel toute résidence neuve munie d'un sous-sol doit avoir un drain de fondation doté de plusieurs «cheminées d'accès», ou bouchons de regard, remontant à la surface. Ceci permet le nettoyage périodique du drain à l'aide d'un système d'eau à basse pression.
René Mathieu, de Trois-Rivières, président de Déblocage Service enr., est régulièrement retenu comme témoin-expert par les tribunaux dans des causes litigieuses entre anciens et nouveaux propriétaires ayant trait à l'ocre ferreuse et aux infiltrations d'eau dans les sous-sols.
Fort d'une expérience de 37 ans en plomberie, il a été le premier à développer dans la région, il y a une quinzaine d'années, une méthode pour contrôler efficacement l'ocre ferreuse.
M. Mathieu met toute sa confiance en un tuyau de marque Soleno, fabriqué à Saint-Jean-sur-le-Richelieu, fruit d'une quinzaine d'années d'études par des ingénieurs, un produit qu'il qualifie de révolutionnaire pour gérer l'ocre.
«On compte 128 trous au pied, tout le tour du tuyau», dit-il. Ces trous, de forme allongée, laissent passer vers l'extérieur l'eau injectée à basse pression (30 gallons à la minute) dans le tuyau, lors du nettoyage. Ceci fait en sorte que la pierre concassée autour du drain se trouve lavée du même coup et donc libérée de l'ocre ferreuse sur environ un pouce de distance.
Il faut s'attendre à payer de 1400 $ à 1900 $ pour une telle opération, mais le drain retrouvera ses fonctions pour environ 7 ans dans des zones d'ocre ferreuse, assure-t-il. Une entreprise de Montréal, qui oeuvre dans l'axe Montréal-Québec, V.R.A. Doucet, utilise, elle, un gaz - dont le nom est conservé secret - qui «désagrège la biomasse» (l'ocre), selon le propriétaire, Alain Doucet. Ce gaz annule temporairement l'action de la ferrobactérie et libère ainsi le drain. Cette aseptisation représente une fraction du coût par rapport à un nettoyage à l'eau.
Toutefois, la technique semble être exclusive à cette entreprise au Québec et dans certains cas, il faut répéter l'opération tous les ans voire aux six mois.
L'ACQC fait état de certains traitements chimiques à l'aide de produits bactéricides et chimiques.
Sylvain Robert, chimiste et professeur au département de Chimie-Biologie de l'UQTR, explique qu'il serait approprié, notamment, de traiter le drain tout simplement avec du Drano, un produit très alcalin qui neutralise l'acidité dans laquelle les ferrobactéries se multiplient.
«L'eau de Javel aussi, c'est vraiment bon pour ça. Mais il ne faut jamais mettre les deux produits en même temps dans le drain parce que la réaction entre eux va donner du chlore gazeux qui risque de remonter dans la tuyauterie et ça, c'est toxique. Tu vas t'étouffer avec ça», prévient-il.