Richard Vienneau, copropriétaire du Magasin général Le Brun, témoigne d’une situation complexe.
Richard Vienneau, copropriétaire du Magasin général Le Brun, témoigne d’une situation complexe.

Des boutiquiers de Trois-Rivières sur la corde raide

Trois-Rivières — La réouverture des commerces ne signifie pas la fin des déboires pour les boutiquiers du centre-ville de Trois-Rivières. Se plier aux mesures de protection prescrites par le gouvernement n’est pas simple quand les ressources sont limitées, a constaté Le Nouvelliste. Il faut aussi composer avec des rues qui demeurent pour l’instant pratiquement désertes. Le commerce en ligne est une option qui constitue une sorte de bouée de sauvetage, mais qui laisse néanmoins plusieurs d’entre eux dans une position précaire.

Le Magasin général Le Brun n’a connu que la croissance depuis qu’il a lancé ses activités à Maskinongé, il y a dix ans, raconte Richard Vienneau, son copropriétaire. Le succès de la salle de spectacle-musée-boutique-café a été tel que l’entreprise a ouvert une antenne sur la rue Notre-Dame au centre-ville de Trois-Rivières, en 2016, «Le Brun en Ville». L’engouement y a été instantané. La boutique, dont l’offre est axée sur le retour aux sources et la philosophie zéro déchet, accommodait tant les touristes qu’une clientèle locale, indique M. Vienneau. C’était avant la COVID-19.

L’ensemble des activités du Magasin général Le Brun fait travailler 29 personnes, souligne Richard Vienneau. Comme ailleurs, on a dû recourir aux programmes fédéraux et renouveler des emprunts pour traverser la crise. «On a reculé de trois ans», commente le copropriétaire. Pourtant, «pas question de fermer», martèle-t-il. La boutique de Trois-Rivières rouvrira d’ailleurs à compter jeudi, avec un horaire revu et des mesures de protection que l’on est encore en train de dessiner. Il faut faire preuve d’un peu d’imagination, relate le copropriétaire, qui souligne qu’un des plaisirs de l’endroit est précisément de toucher la marchandise.

On devra aussi pallier la disparition des touristes. M. Vienneau se félicite ici d’avoir développé le créneau du «fait au Québec», en amont de la crise. Il dit cependant espérer qu’une offre locale d’animation de rue attirera le public de la région au cœur du centre-ville. «Qu’on fasse venir du monde, on va se charger de la distanciation sociale dans les commerces», assure-t-il. Le commerçant souhaite aussi voir bientôt l’interdiction d’ouvrir le dimanche être levée, la journée étant traditionnellement la meilleure pour ses affaires. Mince consolation, la crise aura permis de développer la vente en ligne, même si la marge de profit n’y est pas garantie, remarque-t-il.

À Maskinongé, la situation est encore plus complexe. La boutique-musée se veut un endroit où le flânage est habituellement de mise. Il faudra se réinventer, anticipe Richard Vienneau. Quant à la salle de spectacle, il explique que le constat est unanime dans le milieu: le seuil de rentabilité passe par des salles combles. «On a commencé à rembourser des spectacles qu’on avait d’abord repoussés. Même les gérants ne retournent plus nos appels», se désole-t-il. Le sort du café de l’endroit est par ailleurs lié à celui de la salle de spectacle. «Je ne sais pas si on aura un automne», laisse-t-il tomber.

Ailleurs au centre-ville, le ton est un peu le même. Sur la rue Royale, la brocante Chez Victor vient de perdre ses deux colocataires. Son propriétaire, Luc Truchon, partageait le local avec le magasin général Chez Méo de Saint-Élie-de-Caxton, qui y exploitait un comptoir de friperie, d’un même qu’avec un disquaire. Vendredi, une des copropriétaires de Chez Méo, Agapi Bourdeau Kadianakis, s’affairait à déménager son inventaire. Le commerce se rabat vers son lieu d’origine, où l’on continue de répondre à des commandes passées en ligne.

La COVID-19 est venue mettre un frein aux ambitions urbaines du magasin général caxtonnien. On s’était lancé dans l’aventure en novembre, en espérant qu’après l’hiver l’afflux de touristes et la clientèle étudiante rentabiliseraient les opérations. Or, tout laisse présager que ni l’un ni l’autre n’adviendront dans un avenir prévisible, observe Mme Bourdeau Kadianakis. «On va couler avant», soutient-elle. Par ailleurs, les activités en ligne du commerce, offrant notamment lessive et café en vrac à la population de Saint-Élie-de-Caxton, connaissent un certain succès. Elles permettent de se maintenir un peu la tête hors de l’eau, explique celle qui se réjouit de pouvoir compter sur une clientèle locale «hyper généreuse»

Agapi Bourdeau Kadianakis, copropriétaire de Chez Méo, à Saint-Élie-de-Caxton, se voit contrainte de tirer un trait sur l’expérience trifluvienne.

De son côté. M. Truchon, qui a aussi pignon sur rue à Saint-Élie-de-Caxton, refuse de jeter l’éponge à Trois-Rivières. L’idée de départ, au mois de novembre, était de partager le plancher avec des commerces s’inscrivant dans une certaine complémentarité. La crise sanitaire en aura fait autrement. «Ça fait partie de la game», philosophe le commerçant. Les quelques mois d’activités lui auront cependant permis de constater l’enthousiasme de sa nouvelle clientèle et le motive à braver la crise. «Mon modèle n’existe pas à Trois-Rivières. Il y a bien quelques brocantes, mais moi c’est un peu une boutique de décorations usagées, les gens entrent et trouve ça beau et disent «on n’a pas ça à Trois-Rivières»», fait-il valoir.

Or, pour l’instant, l’achalandage est rare sur la rue Royale et la météo n’aide pas non plus, observe le brocanteur. «Je paye ce que j’ai à payer, mais je ne changerai pas de voiture cette année», remarque-t-il, se disant «sur la corde raide». S’il tâte à l’occasion de la vente en ligne, le commerçant relate que le processus est plutôt laborieux. «Ça pose des questions, ça pose des questions, sur 12 téléphones, tu fais une vente ou deux», indique-t-il.

Sur la rue des Ursulines, la boutique EMA Expérience métiers d’art, qui présente le travail d’une vingtaine d’artisans de la région, affiche toujours fermé. Vanessa Landry, présidente du Regroupement des métiers d’art de la Mauricie, l’organisme qui gère l’endroit, indique qu’il faudra bien compter deux semaines avant de procéder à la réouverture. C’est que ce sont les membres du regroupement qui voient habituellement aux opérations quotidiennes. Or, comme ceux-ci sont pour la plupart vieillissants, on doit s’adjoindre les services de ressources externes.

La boutique EMA Expérience métiers d’art demeurera fermée pour encore deux semaines.

Bon nombre des artisans vivent principalement du fruit de leur labeur et ont dû se tourner vers la Prestation canadienne d’urgence, relate Mme Landry. Les activités de la boutique reprendront avec des effectifs réduits et en limitant l’accès aux lieux à un nombre restreint de clients à la fois, explique-t-elle. On veut aussi mettre en place un service de vente en ligne, mais comme toutes les ressources du regroupement reposent sur du travail bénévole, il faudra être patient, indique-t-elle.