Patrick Lizotte aime raconter des histoires, y compris la sienne, à travers ses photos.

Derrière les photos de Patrick

CHRONIQUE / Patrick Lizotte n’en veut aucunement à l’automobiliste qui l’a happé de plein fouet il y a dix-huit ans. C’est l’évidence même à ses yeux que l’homme au volant n’a pas fait exprès, qu’il a probablement été ébranlé aussi par la vue d’un corps percutant violemment son pare-brise.

Pour tout dire, si ce pur inconnu était devant lui aujourd’hui, Patrick n’hésiterait pas à le remercier. Avec le recul des années, il considère que cet accident lui a permis de changer son regard sur la vie, de prendre acte de sa fragilité. Depuis ce jour, il ne manque pas sa deuxième chance d’en profiter.

«Quand tu cognes à la porte de la mort, tu sais qu’elle existe, qu’il y aura une fin à l’odeur de l’automne et du printemps.»

Photographe, Patrick maîtrise l’art de s’exprimer en images... et avec émotion.

«Je n’en reviens pas! Ça s’peut pas! Je capote! Ça a l’air que je suis rendu là!»

«Là» étant le vernissage, ce jeudi, de l’exposition qui présente ses photos prises un peu partout sur la planète, entre deux traumatismes crâniens.

L’homme de 50 ans m’accueille chez lui avec enthousiasme, comme une vieille connaissance avec qui on reprend la conversation là où on l’a laissée, sans filtre.

L’entrevue débute à peine qu’il suggère de faire une pause pour «aller fumer une clope» sur un petit balcon lui offrant une vue de côté sur la cathédrale de Trois-Rivières.

Patrick parle beaucoup, vite et sans arrêt, s’excuse à l’avance de passer d’un sujet à l’autre, reprend son souffle et se remet à parler beaucoup, vite et...

Intense le gars, sans l’ombre d’un doute, mais ce n’est pas un défaut.

«Vas-y, gêne-toi pas, fais le tour, fouille!», me propose-t-il pendant qu’à son tour, le photographe se fait tirer le portrait par mon collègue.

Il y a des photographies partout. Des enfants, des vieillards, des hommes, des femmes, des paysages, des scènes de rues, des artistes à l’œuvre, etc.

Figées dans le temps, ces images sont de toutes les dimensions, en couleur ou en noir et blanc, encadrées ou non, accrochées sur les murs, appuyées sur des meubles, déposées, pêle-mêle, sur des tables...

L’étage de cette maison qu’il partage avec son frère Marco est son repaire. Patrick y crée des univers en se laissant bercer par les différentes époques et tous les styles musicaux qui jouent en boucle dans les haut-parleurs de son ordinateur.

«La musique et la photographie sont deux formes d’art qui devraient toujours marcher en parallèle. Des fois, j’entends une toune et ça me rappelle plein d’images dans ma tête.»

Le premier traumatisme crânien est survenu en octobre 2002, en fin de soirée. Patrick avait rendez-vous à l’intersection des rues Saint-Denis et Sherbrooke, un coin passant de Montréal, à toute heure.

«J’ai l’impression que j’ai pensé que j’avais le temps de traverser.»

Ses souvenirs de l’accident et des jours suivants sont pour ainsi dire inexistants. Il me décrit ce qu’on lui a raconté: la quantité importante de sang perdu, ses minces chances de survie au dire des médecins, le coma artificiel dans lequel il a fallu le plonger, son réveil d’un «monde surréel»…

Hospitalisé à l’Hôpital général de Montréal, c’est à Trois-Rivières, sa ville d’origine où habitaient toujours ses parents, que Patrick est venu se remettre sur pied avec le soutien des intervenants du Centre de réadaptation en déficience physique (anciennement connu sous le nom d’InterVal).

«J’y ai rencontré des anges!»

Patrick avait 33 ans au moment de subir ce grave traumatisme craniocérébral. Il travaillait comme serveur à Mont-Tremblant, un métier qu’il a toujours concilié avec la photographie.

C’est muni d’un plateau et d’un appareil photo qu’il a cumulé les boulots et les contrats, a repoussé ses limites et a beaucoup voyagé.

«Je suis allé sept fois en Asie. J’ai travaillé en Europe et en Amérique du Sud, j’ai vécu quatre ans dans le Grand Nord…»

Chaque destination a été une révélation pour celui qui se surprend parfois à éclater en sanglots – «Mais ça me fait tellement de bien!» - en revisitant son passé.

Patrick a connu son lot de mésaventures, certaines plus tragiques que d’autres. Il en a encore eu la preuve l’été dernier. Le photographe, qui a eu 50 ans le 12 juillet, s’est réveillé le lendemain matin à l’hôpital, vraisemblablement victime d’une agression à la sortie d’un bar.

«C’est ce qui m’a ramené à Interval…», se limite à dire Patrick pour qui les circonstances de cet autre traumatisme crânien demeurent assez floues. De toute façon, il n’a pas envie de chercher le ou les coupables. L’heure est plutôt à la reconnaissance pour le photographe qui répète, heureux et incrédule… «J’ai un vernissage!»

Des membres de sa famille, amis et intervenants seront présents à cet événement d’un soir.

«Je veux qu’ils comprennent qu’il y a beaucoup d’eux derrière ces images. Ils ont fait de moi quelqu’un capable de capturer ces moments-là.»

Intitulée «D’un intervalle à l’autre», l’exposition débute à 17 h au département de photographie du centre de formation professionnelle Bel-Avenir, à Trois-Rivières. Une partie des profits recueillis par la vente des photos sera remise à la Fondation InterVal.