Démocrates, républicains, covidiens

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
BLOGUE / Il y a longtemps que j'ai cessé de compter le nombre de fois où j'ai lu des affirmations sur le thème de «les républicains n'appliquent pas les règles sanitaires et empirent l'épidémie» ou «la COVID-19 progresse plus vite dans les États républicains». Et je m'en méfie toujours un peu. Mais cette fois-ci, c'est différent...

Il n'y aurait rien de particulièrement étonnant, remarquez, à ce que les républicains propagent la maladie davantage que les démocrates s'ils n'observent pas aussi scrupuleusement la distanciation. Mais en général, ceux qui affirment ces choses-là les «prouvent» sommairement en comparant un ou quelques indicateurs de COVID-19 dans les États «bleus» et les États «rouges». Et quand on compare des populations entières comme ça, il y a une foule de choses qui peuvent embrouiller énormément le portrait. Par exemple, les États républicains ont été moins durement frappés que les autres (du moins dans un premier temps), donc leurs habitants peuvent avoir eu objectivement moins de raison de s'inquiéter de la COVID-19. Ils sont plus ruraux, aussi : leurs habitants parcourent donc de plus grandes distances en voiture (pour aller à l'école, l'épicerie, etc.) et, comme ces déplacements sont souvent incompressibles, cela peut donner l'impression qu'ils se soucient moins de la distanciation quand on regarde des indicateurs de mobilité.

Bref, j'avais décidé de ne pas toucher à ces choses-là pour les mêmes raisons que je ne m'approche jamais à moins de 100 mètres de ceux qui prétendent «prouver» que la distanciation ne fonctionne pas parce que, «regardez ça vous autres, c'est l'État de New York qui a imposé le confinement le plus sévère et c'est justement là que la COVID-19 a fait les pires ravages aux États-Unis». C'est évidemment faux : les États ajustent leurs mesures en fonction de la gravité de l'épidémie, si bien que ceux qui ont les pires situations sur les bras vont isoler plus drastiquement (d'où la fausse impression que ça me marche pas). Mais cela montre qu'il y a des questions d'œuf et de poule dans tout ça qui font qu'il peut être très difficile de départager les causes et les effets.

Et si on ajoute à cela la grande polarisation partisane actuelle et les risques de biais qui viennent avec, alors les exercices du genre deviennent tous plus ou moins suspects.

Or une étude parue lundi matin dans Nature - Human Behaviour me semble bien différente à cet égard. Ses auteurs, principalement des universités Yale et de New York, ont vraiment fait des pieds et des mains pour neutraliser une longue, looongue liste de «facteurs confondants» comme ceux dont je parle ici. Ils ont utilisé des données de mobilité cellulaire à l'échelle des comtés (donc on compare encore des populations entières, ce qui n'est pas idéal, mais c'est déjà beaucoup plus fin que les comparaisons entre États ou pays) pour mesurer les distances moyennes parcourues chaque jour et le nombre de visites quotidiennes dans des commerces et services «non essentiels» (restaurants, bars, gyms, etc.). Ils ont regardé si les comportements changeaient selon la marge de victoire de Donald Trump en 2016, toujours au niveau des comtés. Et ils ont essayé d'éliminer l'effet d'une foule d'autres facteurs confondants — ruralité, mortalité due à la COVID-19 dans le comté, revenus médians, densité de la population, etc.

Résultat : même en tenant compte de tous ces facteurs-là, l'écart entre les comtés démocrates et républicains persiste. Les premiers ont réduit en moyenne leurs déplacements et leurs visites de services non essentiel par 38 % entre le 9 mars et le 29 mai dernier, contre 24 % seulement pour les comtés républicains, et l'écart s'est maintenu même en contrôlant pour toutes les variables de l'étude. Pire encore, la différence s'est accrue dans le temps. Les auteurs de l'étude s'attendaient à ce que les ordres de confinement obligatoire agissent comme des «signaux d'alarme» qui inciteraient tout le monde à la prudence, et réduiraient donc les différences de comportement entre démocrates et républicains. Mais ils ont été forcés de constater le contraire : à mesure que le confinement s'étendait à de plus en plus de comtés, l'écart républicains-démocrates se creusait.

«La différence peut s'expliquer par le fait que les comtés républicains ont été incités à ignorer les mesures de confinement par certains médias de droite et par les leaders fédéraux ; ou alors les républicains sont simplement plus méfiants à l'égard du gouvernement», avancent les auteurs de l'étude.

Quoi qu'il en soit, ceux-ci ont aussi mesuré un effet de ce «relâchement républicain» sur les taux quotidiens d'augmentation des nouveaux cas et des décès — mais ici, les choses se compliquent un peu. À cause des différences géographiques, économiques, sociales, etc., entre les comtés républicains et démocrates, les endroits où Donald Trump a enregistré ses plus fortes marges victorieuses en 2016 n'ont pas été plus durement touchés que les comtés démocrates. Même en ne retenant que les 2-3 % de comtés les plus trumpistes, l'étude a trouvé un taux de croissance des nouveaux cas de + 6,31 % par jour, ce qui est à peine supérieur à la moyenne américaine (+ 5,72 % par jour, la différence n'est pas statistiquement significative).

Ça ne veut pas dire que la distanciation ne fonctionne pas, mais plutôt que l'épidémie aurait été encore moins pire dans les comtés républicains s'ils avaient respecté les mesures sanitaires. Les auteurs ont calculé qu'ils auraient eu un taux de croissance des nouveaux cas de seulement + 4,55 % par jour s'ils s'étaient comportés comme les démocrates.

En ce qui concerne les décès liés à la COVID-19, il y en a eu moins dans les comtés républicains que dans les comtés démocrates. Oui oui, vous avez bien lu : les comtés républicains ont moins bien respecté la distanciation sociale, mais ils ont quand même connu un taux de croissance des décès moins sévère — encore une fois, pas parce que la distanciation ne donne rien, mais à cause des caractéristiques des États républicains (populations moins denses, comtés qui ne sont pas des «portes d'entrées» pour les visiteurs internationaux, etc.) Ici aussi, le bilan aurait pu être encore plus léger si la distanciation avait été mieux respectée, indique l'étude.

Évidemment, cette étude-là n'est pas parfaite, on s'entend. Elle compare elle aussi des populations entières (encore que plus petites que bien d'autres exercices du même genre) et, malgré tous les efforts de ses auteurs, elle demeure une «étude d'association» qui ne permet pas de déduire des liens de cause à effet. Mais elle est pas mal ce qui s'en approche le plus, dans tout ce que j'ai vu jusqu'à présent.

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Il y a une dernière chose qu'il est utile de souligner dans cet article, je crois : le délai entre le moment où les mesures de distanciation entrent en vigueur et celui où elles produisent une effet observable. Alors que le Québec entame son deuxième mois (enfin, son deuxième «28 jours») de confinement, je pense que ces résultats ont quelque chose d'assez éclairant.

Malgré toutes les différences entre les comtés démocrates et républicains, LE facteur qui a eu le plus gros effet dans cette étude-là «était le degré auquel la population d'un comté donné se distanciait physiquement entre 17 et 23 jours plus tôt», ont constaté les auteurs. C'est quand même un long décalage, il faut le dire. L'incubation de la COVID-19 (période entre l'infection et l'apparition des symptômes) prend généralement autour de 5 jours ; on doit compter ensuite quelques jours de plus pour que les symptômes persistent ou empirent suffisamment pour que le malade juge bon d'aller se faire tester ; le test lui-même peut prendre un certain temps ; et comme il y a un bon nombre de cas asymptomatiques qui propagent la maladie sans s'en rendre compte, cela peut «diluer» ou retarder encore davantage l'effet des mesures de distanciation. D'où le décalage de 17 à 23 jours avant de pouvoir «récolter» ce qu'on a semé.

Et pour les décès, il faut compter un autre délai de plus pour que l'état du patient se dégrade jusqu'à le tuer — on doit alors «attendre» de 25 à 31 jours avant de voir un effet de la distanciation sur le taux de croissance des décès, dans l'étude de Nature - Human Behaviour.

Les délais observés dans cet article n'expliquent pas forcément 100 % de ce qu'on vit au Québec cet automne, entendons-nous. Les mesures de confinement prises ici ne sont sans doute pas tout à fait les mêmes, leur observance n'est pas égale, etc. Mais quand même : il y a sans doute un peu de ça dans ce «long plateau» (autour de 1000 nouveaux cas par jour depuis des semaines) sur lequel nous semblons pris malgré le confinement.

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