Le Trifluvien Renaud Jeffrey-Gauthier se préparait à défendre sa thèse de doctorat à l’UQTR au moment de la photo.

De l’espoir pour les paralysés

Trois-Rivières — La vidéo est saisissante. Une petite souris de laboratoire laisse traîner ses pattes arrière sur un tapis roulant quelques jours après la section de sa moelle épinière par chirurgie. Renaud Jeffrey-Gauthier lui tient les pattes d’en avant et la queue. C’est à peine si les membres arrière ont un semblant de mouvement.

Le doctorant en sciences biomédicales de l’Université du Québec à Trois-Rivières injecte ensuite de la buspirone à la souris. Ce médicament, approuvé par Santé Canada, est habituellement utilisé pour traiter l’anxiété. Il active «des neurones du circuit de la sérotonine» qui est «un neuromodulateur participant à beaucoup de fonctions dans le système nerveux, pas juste au niveau de l’humeur, mais aussi pour la locomotion», explique-t-il.

La sérotonine est présente naturellement dans le corps humain, mais lors d’un traumatisme important de la moelle épinière engendrant une paralysie, «il y a une perte de transmission de sérotonine vers les réseaux locomoteurs», explique-t-il.

Le scientifique a donc testé l’effet qu’aurait la buspirone chez la petite souris à qui il a infligé par chirurgie une lésion complète de la moelle épinière au niveau thoracique. Quelques minutes après la première injection péritonéale de la buspirone, déjà, on observe qu’un patron de marche apparaît.

L’effet, capté également sur vidéo, est spectaculaire. La petite souris déplace maintenant elle-même ses pattes arrière sur le tapis roulant de la bonne façon et avec beaucoup plus d’amplitude.

C’est la première fois que l’effet de la buspirone est observé seul en pareille situation.

C’est que des études du même genre ont été réalisées sur des souris à qui l’on administrait un cocktail de médicaments complexe, dont la buspirone, mais jamais la buspirone seule. «On ne savait donc pas ce qui agissait», dit-il.

Chez l’humain, des études précliniques ont démontré l’effet de la buspirone, mais toujours combiné avec un protocole de stimulation électrique. «Dans toutes les études qu’on a jusqu’à maintenant, on ne sait pas le rôle de la buspirone sur la locomotion et où elle agit», explique-t-il.

Qu’arriverait-il si l’on n’utilisait que la buspirone combinée à l’entraînement locomoteur et rien d’autre? C’est ce que Renaud Jeffrey-Gauthier a voulu élucider.

Pendant un mois, il a entraîné sous buspirone ses souris paraplégiques à marcher sur tapis roulant à raison de 10 minutes par jour en mettant leurs pattes avant sur une petite plate-forme et les pattes arrière sur le tapis roulant. «L’information du sol qui se défile sous leurs pattes, une information sensorielle qu’on ressent normalement quand on marche, peut activer progressivement les réseaux locomoteurs dans la moelle épinière», explique-t-il.

L’effet est d’ailleurs assez impressionnant chez la souris. Malheureusement, ce petit animal arrive à progresser bien mieux que les humains et les scientifiques ne savent pas encore pourquoi. C’est qu’on ne connaît pas bien encore les réseaux spinaux chez l’humain, indique le chercheur. On commence toutefois à mieux les comprendre chez les animaux.

«C’est surprenant», constate le scientifique. L’effet de la buspirone ne dure toutefois pas très longtemps, soit une vingtaine de minutes tout au plus. Cette plage représentait donc le moment idéal pour entraîner la souris.

Ces entraînements sous buspirone «ont facilité les changements adaptatifs», a constaté le chercheur qui en arrive à la conclusion que l’entraînement sous l’effet de la buspirone génère bien plus d’adaptation que l’entraînement seul.

Certes, malgré ce protocole, la souris est toujours paraplégique lorsqu’elle retourne dans sa cage et qu’elle ne subit pas de stimulation. Fait intéressant, toutefois, les chercheurs ont observé l’apparition de mouvements plus fréquents de type locomoteur spontanés après ce protocole.

Chez l’humain, au lieu d’un tapis roulant, la stimulation pourrait être induite par un exosquelette, suggère le scientifique. «Le début du mouvement pourrait être initié par un exosquelette et une certaine partie du mouvement pourrait être générée par l’activation des réseaux locomoteurs spinaux», explique-t-il.

«Le système nerveux est capable d’une certaine réorganisation. Quand on apprend un langage, ça change notre cerveau. C’est la même chose à la marche. Si l’on marche, ça vient changer l’organisation de nos réseaux (neuronaux). Si la personne est complètement immobile, les réseaux ne s’adaptent pas. C’est pour ça qu’on entraîne les blessés médullaires», explique-t-il.

L’étude réalisée par le doctorant pourrait contribuer éventuellement à déterminer le meilleur protocole à employer pour les patients qui font face à une lésion médullaire, les meilleurs médicaments à employer et leur dosage le plus efficace, explique le chercheur. «On n’est pas rendu là», s’empresse-t-il de préciser. «Ce sont des perspectives à long terme.»

L’utilisation éventuelle de ce protocole d’intervention chez les humains pourrait toutefois être facilité du fait que la buspirone est déjà homologuée par Santé Canada et la Food and Drug Administration aux États-Unis. «On espère qu’il va y avoir de plus en plus d’études pour montrer la faisabilité d’utiliser ce médicament-là chez l’humain», dit-il.