Fayrouz Nayouf est arrivée à Trois-Rivières au début de janvier 2016. Mère de deux enfants, elle était dentiste en Syrie. Elle souhaiterait pouvoir pratiquer sa profession ici aussi.

De la Syrie à Trois-Rivières, sans choc

Fayrouz Nayouf ouvre la porte de son logement avec un large sourire, et quand elle nous accueille dans un français quasi impeccable, on se demande si on ne s'est pas trompé d'appartement. Difficile de croire que cette Syrienne est arrivée à Trois-Rivières en janvier 2016. L'on s'étonnera encore plus lorsqu'on abordera avec elle la question de la place de la femme dans la société, prétexte de notre rencontre en cette veille de la Journée internationale des femmes.
Souvent malgré soi, les généralisations teintent nos perceptions des individus et des cultures. Dans certains débats de société, l'image de la femme moyen-orientale évoque l'isolement, le repli, voire une certaine soumission. Cette perception évacue toutes les nuances et les différenciations entre États, entre cultures, et entre individus aussi. Fayrouz Nayouf, qui n'a pas connu de choc des valeurs en arrivant au Québec, nous parle d'une Syrie qu'elle qualifie de «progressiste», du moins celle qu'elle a connue avant que le conflit qui la mine y installe un désordre dévastateur.
«La Syrie est un pays très progressiste. Les femmes avaient tous les droits. Elles conduisent, enseignent à l'université, participent à la politique... Elles peuvent travailler à l'extérieur ou rester à la maison comme mère au foyer, c'est leur choix. Il y a beaucoup de liberté pour les femmes. Elles peuvent s'habiller comme elles veulent, elles peuvent demander le divorce...», énumère Mme Nayouf, qui a étudié en médecine dentaire et pratiqué sa profession de 1996 à 2015 avant de fuir son pays avec son époux et leurs deux enfants.
Mme Nayouf convient qu'il y a des exceptions, et que peut-être que dans certains milieux plus ruraux de la Syrie, certaines familles ou communautés vivent en fonction de valeurs plus traditionnelles. «Il y a certaines régions plus attachées aux traditions, ça dépend des mentalités», dit-elle en observant que le pays regroupe une grande diversité de sous-cultures et de religions, comme autant de facteurs de différenciation sur le plan des valeurs et des coutumes.
Selon elle, un des grands pas pour les femmes dans son pays d'origine a été l'établissement d'une loi obligeant la fréquentation scolaire pour tous, garçons et filles. Maintenant, aucun parent ne peut garder sa fille à la maison, peu importe la raison. Les femmes ont aussi accès aux études supérieures, comme en témoigne Fayrouz Nayouf qui, grâce à l'excellence de son dossier scolaire, a été admise dans un programme très contingenté.
C'est d'ailleurs l'enjeu de la valorisation par le travail qui obscurcit l'enthousiasme de la dentiste qui fait le deuil, pour le moment, de pratiquer sa profession. «C'est très difficile. Il y a beaucoup d'obstacles pour obtenir les équivalences pour pouvoir pratiquer, et ça coûterait trop cher de recommencer mes études. Je vais commencer une formation d'hygiéniste dentaire au Cégep. Au moins, c'est dans mon domaine», confie-t-elle. Son époux avocat de profession est encore en processus de francisation et jongle avec l'idée de travailler en agriculture.
«Moi, comme mère, je pousse mes enfants pour qu'ils étudient, qu'ils travaillent, qu'ils réussissent. Et moi-même, je ne peux pas me réaliser dans mon travail. J'espère que les lois deviendront moins exigeantes pour qu'on puisse obtenir des équivalences et pratiquer notre métier», plaide la mère d'un fils de 15 ans et d'une fille de 14 ans qui ont déjà commencé à s'impliquer dans leur milieu.
Journée des femmes en Syrie
La Journée internationale des femmes est soulignée en Syrie. Elle justifie même une journée fériée au calendrier. «On a congé le 8 mars», confirme Mme Nayouf qui répond, quand on lui demande, que la journée n'est toutefois pas un prétexte à manifester pour plus d'égalité entre les sexes.
Avec tout ce qui se passe en Syrie, Fayrouz Nayouf est-elle inquiète pour son pays d'origine? Craint-elle que le statut des femmes ne régresse? «Si la Syrie pouvait rester comme elle l'était, tout continuerait d'aller de mieux en mieux pour les femmes, qui ont déjà du pouvoir. Mais si la Syrie devient un pays en ruines, ni les hommes ni les femmes ne vivront dans de bonnes conditions. Présentement, c'est très dangereux, la Syrie. Il n'y a plus de loi. C'est le chaos», conclut-elle.
Un groupe pour venir en aide aux femmes
Si Fayrouz Nayouf est un exemple d'intégration à sa communauté d'accueil, l'adaptation n'est pas aussi évidente pour toutes les femmes qui immigrent au Québec. 
Le directeur général du Service d'accueil des nouveaux arrivants (SANA) de Trois-Rivières, Ivan Suaza, a souhaité faciliter la transition pour les femmes en créant le comité Harmonisation au sein de son organisme. 
«C'est un espace de partage où on fait connaître les services offerts ici dans la société québécoise. On montre aux femmes qu'ici, la société prend soin de tout le monde. Tout le monde a la chance de profiter d'opportunités, tout le monde a droit à l'éducation et le devoir de parler français. On souhaite inclure le potentiel des femmes qui sont peut-être plus éloignées culturellement», résume M. Suaza en parlant du comité mixte.