Chaque journaliste est à deux bancs de distance, minimum.
Chaque journaliste est à deux bancs de distance, minimum.

Superhéros et pigeons voyageurs

BILLET / J’ai rendez-vous avec eux chaque jour. Le phare dans la nuit québécoise du coronavirus.

«Horacio, notre héros», clame une populaire page Facebook.

Dans un parlement de Québec déserté, le premier ministre, François Legault, et le directeur national de la Santé publique du Québec, Horacio Arruda, rencontrent les journalistes au quotidien, à 13h pile. Batman et Robin flanqués d’un troisième superhéros. Souvent une héroïne, Danielle «Superwoman» McCann, la ministre de la Santé.

Mais ici, pas de cape ni masque ou superpouvoir. Que des chiffres, statistiques, courbe à aplanir et des réponses à nos questions. Ou ce qui s’en rapproche.

C’est devenu une habitude. Vers 12h30, je pars du bureau parlementaire du Soleil, situé au deuxième étage de l’édifice André-Laurendeau. Immeuble maintenant presque fantôme logé entre le parlement et le complexe G, sur la colline Parlementaire. De là, on peut traverser «de l’autre côté» sans voir le jour.

Par un système de tunnels pas secrets du tout. Mais qui nécessite quand même une carte d’accès magnétique et un code à tapoter sur un clavier, le doigt protégé par votre manche de chemise.

En réalité, le point de presse journalier du premier ministre ne se tient pas dans l’enceinte même de l’Assemblée nationale. Plutôt dans l’édifice Pamphile-Lemay, juste à côté. Bâtiment planté entre le parlement et l’édifice Honoré-Mercier, qui abrite le bureau du premier ministre, et relié aux deux par des passerelles intérieures.

Les journalistes entrent par l’arrière dans la salle Evelyn-Dumas, nommée en l’honneur de la première femme courriériste parlementaire. Une belle grosse bouteille en verre de gel aseptisant pour les mains est posée sur une petite table au sommet des quelques marches à gravir. L’invitation est claire.

Au début, c’était un peu le free for all. Plusieurs journalistes des mêmes médias, nombreux membres du personnel politique, la salle d’une quarantaine de places se remplissait vite pour ce moment attendu et regardé par tant de Québécois et Québécoises sur toutes les plateformes.

Mais depuis mercredi dernier, entre autres à cause de l’intervention du DArruda lui-même, chaque média doit se limiter à un seul journaliste dans la salle. Les attachés politiques, conseillers et autres gens des cabinets ministériels n’y sont plus admis. Certaines entreprises médiatiques obligent aussi leurs journalistes à travailler de la maison.

Nous ne sommes plus que 8 ou 10 journalistes présents dans la salle : Le Soleil, La Presse, Le Devoir, Radio-Canada, La Presse canadienne, TVA, Journal de Québec, Cogeco, CBC. Un ou deux photographes, autant de caméramans. Chacun à deux bancs de distance, minimum.

À l’extrême gauche de la petite scène, le responsable du son et de la transcription. Au bout à droite, le modérateur, d’ordinaire le président de la Tribune de la presse, un journaliste. Qui gère aussi des questions acheminées par courriel par des collègues campés à domicile.

Entre eux, entrant par une porte de côté, les trois héros prennent place chaque jour sans faillir, à la même heure. Pour s’adresser aux journalistes, mais surtout aux millions de Québécois qui attendent avec anxiété ce moment privilégié en direct.

Le Dr Arruda a appelé les journalistes ses «pigeons voyageurs», lundi. On porte les nouvelles. On s’élève, à notre façon. Pas comme les membres du personnel de santé, que M. Legault ne rate pas d’appeler «nos anges gardiens». Encore moins comme des superhéros.

Mais le rôle des journalistes sur place s’avère fondamental, surtout en temps de crise. Des questions doivent être posées, certaines plus difficiles que d’autres.

Et un autre petit coup de Purell en sortant. Pour repousser le supervilain une fois de plus et revenir demain. Même bat-heure, même bat-salle.