Souvenirs d'épidémies passées 

«7 octobre 1957. Un mal nouveau “asiatique”, fait beaucoup de victimes dans notre région; sans être mortelle, elle se propage très vite et constitue une maladie sérieuse. Heureusement, il ne s’en trouve pas un seul cas au Collège.»

François Bilodeau est directeur général de la Fondation du Collège de Lévis, une école qui aura 167 ans en septembre. Durant la pandémie, il veille ponctuellement sur son Collège désert. Et il fait un tour dans les archives à notre demande.

«7 octobre 1957. Un mal nouveau “asiatique”, fait beaucoup de victimes dans notre région; sans être mortelle, elle se propage très vite et constitue une maladie sérieuse. Heureusement, il ne s’en trouve pas un seul cas au Collège.»

L’annuaire 1957-58 — un bottin avec les noms des élèves et des professeurs et le récit quotidien de chaque année scolaire — s’est révélé une mine d’or pour comprendre l’épidémie de grippe dite «asiatique» qui a fait environ deux millions de morts en deux hivers sur la planète.

Le 7 octobre 1957, les autorités du Collège sont aux aguets. Trois jours plus tard, c’est le début de l’éclosion. «La fameuse grippe “asiatique” commence à pénétrer dans nos rangs; on compte aujourd’hui trois malades pensionnaires, et onze chez les externes,» écrit la direction.

Le 13 octobre, la grippe augmente sa progression de façon marquée au Collège de Lévis. «La situation devient embarrassante : l’infirmerie est pleine et l’on a dû ouvrir un dortoir pour les malades, dans la salle placée sous le balcon de l’auditorium; cela suffit pour le moment, mais si le nombre des malades continue à se multiplier, il faudra convertir le Collège en hôpital. Il va sans dire que les rumeurs circulent.»

Le 14 octobre, devant les ravages croissants de la «grippe asiatique», la direction du Collège décide de «fermer temporairement la maison» pour trois semaines.

La décision est communiquée aux élèves après la classe de l’avant-midi. «Ils reçoivent cette nouvelle... plutôt bien!» peut-on lire dans l’annuaire.

La direction demande à ceux dont la maladie n’est pas grave de partir dès que leurs parents peuvent venir les chercher. «Les autres devront faire leur guérison avant de jouir de ces vacances exceptionnelles», demandent les autorités.

La situation se généralise dans la province. Le 21 octobre 1957, Le Soleil titre en manchette «Fermeture de toutes les écoles au Québec» jusqu’au 4 novembre. Les unités sanitaires locales estiment que 40 % des écoliers de la Rive-Sud sont atteints par la grippe!

Au Collège de Lévis, les pensionnaires reviennent le 3 novembre. «Ils paraissent remis et reposés», indique-t-on dans l’annuaire.

Les classes reprennent le 4 novembre. «Peu d’élèves manquent à l’appel, note la direction. Il faut espérer que l’intensité du travail permettra de rattraper le temps perdu.»

Roger Dussault, 79 ans, faisait partie des «chanceux» qui ont été renvoyés à la maison abruptement en octobre 1957. Pensionnaire, il avait 16 ans et en était à son année de «méthode», la troisième année du cours classique. «À un moment donné, ça a commencé à tomber comme des mouches, se rappelle M. Dussault. Rapidement, l’infirmerie s’est remplie et ça débordait.»

Le jeune Roger est donc reparti pour son village de Saint-Marc-des-Carrières dans Portneuf. «Rendu chez nous, le reste du monde continuait à fonctionner, la grippe n’avait pas frappé, raconte M. Dussault. Faut dire qu’il y avait de la distanciation dans ce temps-là! Saint-Marc, c’était assez loin de Québec!»

Les écoles de Portneuf étaient d’ailleurs restées ouvertes. Heureusement, Roger Dussault avait son ami Jean-Guy Darveau, aussi étudiant du Collège de Lévis, qui vivait à Saint-Marc-des-Carrières. Il se rappelle que les deux adolescents ont beaucoup joué au billard dans le restaurant familial. Roger Dussault n’a pas été malade cet hiver-là. «J’ai juste eu un beau congé», conclut-il.

Dans les archives

En parcourant les archives numériques du Soleil (sur banq.qc.ca), il est facile de constater que dans les années 50 et 60, les écoles québécoises fermaient souvent en raison des épidémies. Dans un système encore très décentralisé, les directions d’école ou de commissions scolaires choisissent de fermer parfois par mesure préventive, mais souvent parce que le taux d’absentéisme se fait trop élevé parmi les élèves et les professeurs.

Mars 1956 avait été un dur mois à Québec. Au moins 250 élèves étaient atteints de la rougeole, de la rubéole ou de la scarlatine. Des écoles de Beauport ferment pour quelques semaines. On conseille aux parents de faire reposer les plus petits, d’éviter les contacts entre les enfants et les attroupements.

Après l’épidémie de grippe de 1957, l’hiver 1968 a mis à rude épreuve les familles du Québec comme d’ailleurs. La «grippe de Hong Kong» allait faire environ un million de morts à l’échelle planétaire.

À Québec, à la mi-janvier 1968, le taux d’absentéisme des élèves ne cesse de grimper pour atteindre 23 % au moment où les autorités décident de fermer les écoles. Le 19 janvier, 30 000 élèves de la grande région de Québec sont placés en congé forcé pour environ deux semaines.

Mais les fermetures sont annoncées de façon progressive. Charlesbourg et Orsainville attendent avant de décider. L’épidémie n’a pas encore pénétré à l’intérieur du territoire de la régionale Chauveau, écrit-on dans Le Soleil «même si quelques étudiants, dans l’intention de bénéficier d’un congé, ont tenté de faire annoncer par les différents postes de radio de Québec que leurs écoles étaient fermées à cause de la grippe».

La grippe de Hong Kong ne s’attaquait pas qu’aux jeunes. L’Hôpital général de Québec estimait que «40 % des vieillards ou pensionnaires sont malades» en date du 20 janvier 1968.

Trois ans plus tard, «La grippe frappe» titre Le Soleil du 21 janvier 1971, en rapportant que dans le réseau public du Québec métropolitain, 33 % des élèves sont touchés. Le Bas-Saint-Laurent, la Mauricie et la région de Sherbrooke ferment leurs écoles temporairement.

Quelques jours plus tard, le 2 février 1971, 5500 écoliers du primaire à Québec sont renvoyés à la maison pour une semaine. Les écoles secondaires restent toutefois ouvertes.

De retour au confinement

L’historienne de la médecine Laurence Monnais, qui enseigne à l’Université de Montréal, fait remarquer qu’hier comme aujourd’hui, les autorités de santé publique gèrent les pandémies pour s’assurer qu’on ait le moins de dégât possible en termes de mortalité et de morbidité et que le système de santé puisse tenir le coup. Les hôpitaux confessionnels des années 1950, où les soins étaient souvent payants, n’avaient pas les mêmes outils de dépistage.

Mais avec un ennemi comme la COVID-19, où il n’y a pas encore de vaccin disponible, les autorités d’aujourd’hui se retrouvent d’une certaine façon, observe l’historienne, dans la même position que celle d’antan, à devoir prôner le confinement.

«Dans les années 50-60, on ne banalisait pas les épidémies, note Mme Monnais. Si on prend l’exemple de la France, il y a eu des grosses épidémies de polio chez les jeunes avant qu’on développe des vaccins. Les écoles étaient fermées très régulièrement, car la polio avait un taux de handicap très lourd. Tous les enfants ont été confinés pendant des semaines.»

Évidemment, ces fermetures d’école fréquentes pour éviter la contagion causaient moins de remous dans le quotidien des familles dans un contexte où la large majorité des mères étaient à la maison.

C’est lorsque les femmes ont massivement investi le marché du travail que des pays, les États-Unis notamment, ont prôné la vaccination intensive contre la rougeole, par exemple. «On voulait s’assurer que les femmes puissent rester dans les usines, qu’elles ne soient pas obligées d’être à la maison avec des enfants malades», explique Laurence Monnais.