Les affaires sont très difficiles pour Jie Xu, qui gère le motel Le Luxembourg du boulevard Hamel.
Les affaires sont très difficiles pour Jie Xu, qui gère le motel Le Luxembourg du boulevard Hamel.

Le blues des motels [PHOTOS]

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
On les retrouve sur les grands boulevards, en périphérie des villes. Les familles en escapade et les travailleurs itinérants en ont fait leur endroit de prédilection pour passer une nuit à prix abordable. Les couples, officiels ou non, à la recherche de discrétion les fréquentent à l’occasion.

Les motels, ces établissements nés de la culture américaine et de la démocratisation de l’automobile dans les années 60 et 70, sont frappés de plein fouet par la COVID-19, mais nourrissent l’espoir d’une reprise estivale salvatrice. État des lieux.

Jie Xu, propriétaire du Motel Le Luxembourg, sur le boulevard Hamel, à L’Ancienne-Lorette, n’a pas le cœur à rire depuis deux mois. Les affaires sont presque au point mort. Son chiffre d’affaires a chuté de 75 à 80 % depuis le début de la pandémie.

«Regardez dans le stationnement. Combien voyez-vous de voitures?» Pas beaucoup. «L’une est à moi, une autre est à la femme de ménage, l’autre est à une cliente. J’ai quelque clients qui n’ont pas de voiture ou qui sont partis avec au travail.»

Masque collé au visage, Jie Xu — «vous pouvez m’appeler Jésus, c’est plus facile à prononcer...» — explique que ce sont surtout les travailleurs qui lui permettent de garder la tête hors de l’eau en ces temps difficiles. «J’ai aussi des gens qui ont acheté un condo, mais qui ne peuvent pas emménager parce que les travaux ne sont pas terminés.»

Arrivé au Québec il y a une douzaine d’années, «Jésus» travaille comme un diable dans l’eau bénite pour honorer ses obligations financières. Il a choisi de ne pas fermer pendant la crise sanitaire. «Je ne peux pas. J’ai acheté le motel il y a un an. J’ai de gros paiements à faire. La plupart de mes employés sont à la maison. Soit je travaille 18 heures par jour, sept jours par semaine, comme je le fais, soit je ferme et c’est la faillite.»

Le jeune propriétaire en a contre les taxes municipales qui pèsent lourd. «J’ai eu une hausse de 28 % cette année. C’est incroyable. La valeur du terrain n’a pas changé, mais celle du bâtiment, oui. On n’a pas fait de grosses rénovations, alors logiquement, ça devrait baisser. La Ville fait ce qu’elle veut...», lance-t-il, dépité. Pour l’instant, seul le prêt fédéral de 40 000$ permet de mettre un peu de baume sur sa situation financière.

Le père de deux enfants coupe court à la conversation pour s’entretenir dans sa langue natale avec un compatriote venu lui donner un coup de main. «C’est un ami, on est comme des frères. Il est copropriétaire du [motel] Monte-Cristo, un peu plus loin. C’est pire qu’ici. Il a enlevé le service 24 heures. Il ferme à 21h.»

«Jésus» pianote sur son clavier d’ordinateur. 

«Sur Booking.com, à pareille date l’an passé, il y avait 400 établissements à Québec. Là, c’est 56. Une trentaine s’est ajoutée depuis mars.» Puis, il pose sur le comptoir un cahier à anneaux renfermant toutes les annulations des derniers mois. Une pile d’une bonne centaine de feuilles.

«C’est très décourageant, c’est vraiment très difficile. J’essaie de rester optimiste. Ça va finir par aller mieux, mais à quel niveau, je ne sais pas.»

Johanne Daoust, nouvelle propriétaire du Motel Chevalier, sur le boulevard Sainte-Anne, est confiante que les affaires reprendront cet été, avec les vacanciers québécois qui prendront leurs vacances dans la province.

Portes extérieures

À l’autre bout de la ville, sur le boulevard Sainte-Anne, près du fleuve, l’affluence n’est pas au rendez-vous non plus. «Je maintiens mes dépenses, je passe à travers. Je fais mes paiements grâce aux travailleurs de la construction de l’extérieur qui ont loué 7 ou 8 chambres», confie Johanne Daoust, nouvelle propriétaire du Motel Chevalier depuis le 15 avril seulement.

«J’ai aussi des clients qui doivent subir des traitements à l’hôpital, des gens qui vivent des divorces à cause de la COVID. Ils viennent ici en attendant de se trouver un appartement. Ce n’est pas évident d’en trouver un actuellement.»

L’architecture de son établissement, comme celle de tous les motels, avec l’absence de couloirs qui permettent aux clients d’éviter de se croiser, et des chambres avec portes donnant sur l’extérieur, s’avère un critère rassurant pour les voyageurs apeurés par le coronavirus.

«Moi, je suis positive. Les gens qui veulent prendre des vacances cet été vont rester au Québec, alors ils vont peut-être louer des motels qui ont des portes extérieures. J’espère qu’on va nous encourager. Toutes les chambres sont bien nettoyées», ajoute Mme Daoust, qui comptait installer des bacs à fleurs autour de sa piscine ces jours-ci. «Il va falloir que je m’informe sur les règlements de distanciation.»

Croisée sur le stationnement, alors qu’elle pousse un chariot rempli de l’indispensable Purell, de produits nettoyants et de serviettes, Chantal Dufour revient justement de nettoyer une chambre. «J’ai toujours les mains dans l’eau de Javel...», lance la dame avec le sourire.

Sylvie Ouellet et son conjoint Éric Maheux, propriétaires du Motel Olympic du boulevard Sainte-Anne, dans le secteur Beauport.

Désinfection au max

À un jet de pierre plus loin, au Motel Olympic, Sylvie Ouellet prend l’air avec son petit-fils de quatre ans, Léo, qui se promène à trottinette dans l’entrée. La dame a son cellulaire à la main pour ne pas louper l’appel d’un client. «Ça sonne pas beaucoup. Si y’a de quoi, ça appelle pour canceller...»

«Ça faisait un bon trois ans que ça roulait du matin au soir, du début juin jusqu’à la fin de septembre, mais là, on vient de prendre une chute.» Elle et son mari, Éric Maheux, sont propriétaires du motel depuis 32 ans.

Fermé depuis quelques semaines, l’établissement a rouvert en même temps que le retour des ouvriers sur les chantiers d’immeubles commerciaux. Lors du passage du Soleil, seulement sept chambres sur les 24 disponibles étaient occupées.

«On désinfecte au max. On donne même aux travailleurs leur stock de serviettes pour la semaine. On ne rentre pratiquement pas dans les chambres pour éviter la contamination, autant pour nous que pour les clients.»

Coiffeuse de son métier, Sylvie Ouellet attend impatiemment «le go de Legault» pour rouvrir son salon du boulevard Louis-XIV, dans le secteur Beauport. Ce sera le 1er juin, a-t-elle appris au lendemain de l’entrevue. «Faut que ça bouge à un moment donné», mais là aussi, les incertitudes sont nombreuses.

«On est quatre coiffeuses, alors je ne m’attends pas à ce qu’on rentre toutes ensemble. Travailler avec un masque pendant 12 heures, je ne pense pas que ce soit faisable. Il va falloir séparer les journées en deux et travailler en soirée. Je veux aussi éviter d’avoir trop de clientes en même temps. On ne pourra pas faire plaisir à tout le monde.

Ça va être quelque chose, de la grosse gestion...»

Comme au motel.