«Quand une famille vulnérable se pointe chez nous, elle devient notre priorité­ et on tasse tout le reste», assure la docteure Anne Rouleau, qui travaille au Centre de pédiatrie sociale Main dans la main depuis ses débuts en 2014.
«Quand une famille vulnérable se pointe chez nous, elle devient notre priorité­ et on tasse tout le reste», assure la docteure Anne Rouleau, qui travaille au Centre de pédiatrie sociale Main dans la main depuis ses débuts en 2014.

Enfants vulnérables: intervenir en temps de crise

Un mois déjà que les écoles et les garderies sont fermées. Ces milieux de vie sont autant de garde-fous et de repères pour les enfants en situation de vulnérabilité. Mailles essentielles d’un filet social mis à mal par la crise, les centres de pédiatrie sociale redoublent d’efforts pour garder ces familles à flot.

La docteure Anne Rouleau est à la fois médecin en clinique traditionnelle et docteure au centre de pédiatrie sociale (CPS) Main dans la main. à Cowansville.

En situation de crise, comme celle que nous traversons, elle se dit convaincue de la pertinence d’une ressource de première ligne comme les CPS : « À Main dans la main, notre équipe est plus réactive et rapide que le milieu de la santé institutionnel, on s’adapte sans cesse à nos familles. »

« Branle-bas incroyable »

La crise sociosanitaire actuelle entraîne un « branle-bas de combat incroyable », selon Dre Rouleau. « Il faut s’organiser pour ne pas perdre nos familles. »

Si les activités de groupe ont été mises sur pause, ici comme pour le centre de la Haute-Yamaska, les équipes des centres ne ménagent pas leurs efforts.

Même au téléphone, chaque suivi est important. « Les enfants sont contents de m’avoir au téléphone, indique Dre Rouleau. Ils me parlent de leur journée, ils collaborent super bien. Je suis assez agréablement surprise à date. »

Chacune des familles des 300 enfants a été appelée récemment pour assurer un suivi.

Cette semaine, l’équipe de Cowansville devait organiser des premières rencontres par vidéo avec les familles. « Qu’un enfant nous montre sa chambre, ses dessins, son milieu de vie, ça n’a pas de prix pour nous », donne la docteure en exemple.

Des capsules vidéo mises sur pied par Main dans la main seront bientôt disponibles sur Facebook. « Cette situation de la COVID nous amène à être le plus créatifs possible », ajoute-t-elle. « On redouble, triple et quadruple nos efforts », résume Delphine Bachand-Morin, l’une des trois travailleurs sociaux.

Avec en plus ses trois médecins, le centre de Cowansville accompagne plus de 300 enfants dans Brome-Missisquoi.

La crise accentue les inégalités

L’isolement physique est plus facile à vivre dans un 61/2 que dans un HLM, ainsi qu’à la campagne avec un grand terrain plutôt qu’en ville où les parcs sont fermés.

« En HLM, des familles craignent de laisser sortir leurs enfants par crainte qu’ils côtoient du monde dehors, ou qu’ils touchent à du mobilier contaminé », explique Mme Bachand-Morin.

Plusieurs familles n’ont pas non plus accès à Internet ni au téléphone. « Certaines familles n’ont qu’un téléphone à carte, et celle-ci est vite pleine », témoigne Dre Rouleau.

Cet accès limité aux ressources technologiques pourrait creuser l’écart scolaire qui existait avant la crise, les professeurs partageant les ressources éducatives par Internet, ajoute la travailleuse sociale.

Samuel Viau est travailleur social au Centre de pédiatrie sociale de la Haute-Yamaska.

Résilience

Samuel Viau, travailleur social au CPS de la Haute-Yamaska, est surpris de « la grande résilience de nos familles et de leur capacité d’adaptation ». Selon lui, cela peut sembler surprenant en ces temps de coronavirus, d’autant plus que « leurs conditions ne sont déjà pas faciles ».

Les deux premières semaines de la crise ressemblaient même à une « lune de miel », d’après Mme Bachand-Morin (lire autre texte « Lune de miel »).

Mais avec la crise qui s’étire, « on entre maintenant dans un marathon, prévient M. Viau. On doit réussir à garder une certaine routine, un cadre bienveillant dans un contexte où les parents vivent de l’anxiété et les enfants aussi par la bande. Certains enfants s’ennuient de l’école, parce que c’est aussi leur réseau social ».

C’est effectivement dans la durée que les choses deviennent plus difficiles, confirme Lorraine Deschênes, présidente du conseil d’administration du CPS de la Haute-Yamaska.

Filet de sécurité

Les centres de pédiatrie sociale se distinguent du milieu institutionnel de la santé et des services sociaux par leur capacité à mobiliser ces différents partenaires présents dans la communauté autour de l’enfant : école, garderie, famille, centre jeunesse, organismes communautaires.

Tous ces partenaires tissent un filet social autour des enfants en situation de vulnérabilité et leur famille. « [Ce cercle de protection de l’enfance] n’est plus présent avec la fermeture des écoles, les enfants se retrouvent plus isolés », explique la travailleuse sociale à Main dans la main.

À la Direction de la protection de la jeunesse de l’Estrie, la directrice générale Johanne Fleurant rappelle que la Loi de la protection de la jeunesse est un service essentiel : « On s’assure que les intervenants continuent à suivre et à voir les familles au quotidien. »

Signalements à la DPJ

À la DPJ Estrie, le nombre de signalements est revenu à la normale après avoir connu un essoufflement ces dernières semaines, comme ailleurs dans la province. Selon Mme Fleurant, 143 signalements ont été reçus par la DPJ Estrie la semaine dernière, comparativement aux 136 hebdomadaires en moyenne en 2019.

La DPJ n’est pas au bout de ses peines, et sollicite l’aide de la communauté (lire autre texte « Professionnels recherchés »).

« Il est important de se mêler du sort des enfants et des familles vulnérables, ajoute Mme Bachand-Morin. Nous devons nous inquiéter du sort des enfants, et les référer vers nous au besoin. Ouvrez vos yeux, vos oreilles, saluez vos voisins. »

Toutefois, la Dre Rouleau constate présentement une collaboration exceptionnelle de tous ces acteurs.

À la DPJ Estrie, on insiste sur la collaboration des commissions scolaires, qui ont demandé à leurs intervenants disponibles de prêter main-forte à la DPJ. Résultat, 60 personnes ont levé la main et intégreront dès la semaine prochaine différents services de la DPJ. « Nous allons tous les utiliser, car ce sont des intervenants d’expérience habitués à travailler avec toutes sortes de jeunes », assure Johanne Fleurant.

Cette période de perte de repères et de crise économique n’épargne pas les ressources communautaires. « Assurer le financement de ces services de première ligne est difficile, rappelle le travailleur social Samuel Viau. Pourtant, les crises démontrent à quel point ils sont essentiels pour les gens en situation de vulnérabilité. »

Les organismes en pédiatrie sociale se distinguent dans le réseau de la santé par leur capacité à réagir vite, et à aller au-devant des problèmes.

+ DU SUR MESURE POUR LES FAMILLES

Les organismes en pédiatrie sociale se distinguent dans le réseau de la santé par leur capacité à réagir vite, et à aller au-devant des problèmes.

« On n’attend pas que les familles demandent de l’aide, on y va en amont », ajoute Samuel Viau, travailleur social au Centre de pédiatrie sociale de la Haute-Yamaska.

Les familles sont régulièrement contactées pour prendre de leurs nouvelles.

« Dans le système de santé institutionnalisé, on demande aux familles d’appeler à telle heure, à tel numéro de poste, et cela fait que nos familles vulnérables, on les perdait, détaille la docteure Anne Rouleau, du Centre de pédiatrie sociale Main dans la main à Cowansville. La différence avec la pédiatrie sociale, c’est qu’on est une équipe multidisciplinaire. On fait du sur mesure pour les familles. »

LUNE DE MIEL AU DÉBUT DE LA CRISE

« Les enfants que l’on suit ont des défis d’adaptation à relever, déjà et en temps normal avec l’école qui les oblige à s’adapter », prévient Delphine Bachand-Morin, travailleuse sociale au centre de pédiatrie sociale en communauté de Cowansville Main dans la main.

Paradoxalement, la situation inhabituelle actuelle a aussi été synonyme de « moins de demande sur le système adaptatif des enfants. Ça ressemblait à des vacances au début », ajoute-t-elle.

« À ce moment de l’année, ces enfants se retrouvent d’habitude en surcharge émotive et cognitive relativement au processus scolaire, précise Mme Bachand-Morin. Là, ça permet un repos. »

Mais cette « lune de miel », selon ses mots, tire à sa fin. « Certains commencent à sentir le stress de vivre en promiscuité. »

PRÈS DE 20 PROFESSIONNELS RECHERCHÉS

Alors que la pandémie continue de sévir, la Direction de la protection de la jeunesse de l’Estrie est par ailleurs à la recherche d’une quinzaine de professionnels pour évaluer des dossiers en attente de traitements.

« Malgré les aides et le délestage [de ressources provenant d’ailleurs dans le réseau au profit de la DPJ], nous recherchons des travailleurs sociaux, des criminologues et des psychoéducateurs, appelle la DG Johanne Fleurant. S’il y en a à la maison qui se demandent comment ils peuvent aider, nous avons besoin d’eux pour les trois prochains mois. »

Pour proposer ses services, ces personnes doivent se rendre à besoindevous.ca.