Le sabordage du traversier <em>Apollo</em> est reporté en 2021.
Le sabordage du traversier <em>Apollo</em> est reporté en 2021.

Côte-Nord: le sabordage de l’Apollo reporté en 2021

La Société Apollo de Godbout, qui avait levé la main rapidement pour se porter acquéreur de l’Apollo, ce vieux navire dont la Société des traversiers du Québec (STQ) voulait envoyer à la casse, était loin de se douter de l’ampleur des travaux de préparation et des autorisations à obtenir. En ajoutant la crise sanitaire, en plus de quelques surprises rencontrées sur le chantier, il devenait impensable de saborder le traversier en septembre, comme prévu, pour en faire un récif artificiel pour la plongée sous-marine sur la Côte-Nord. Le projet est reporté en 2021.

Si la crise du coronavirus retarde l’échéancier des travaux visant à préparer le sabordage de l’Apollo, elle devient presque une bénédiction pour le promoteur qui n’avait guère eu le temps d’évaluer le temps nécessaire avant de voir le vieux traversier dans les profondeurs de la baie de Godbout. Le projet en était à l’étape de la collecte d’informations. «La COVID a tout ralenti, se résigne le vice-président de la Société Apollo de Godbout, François Corriveau. On s’est dit qu’on n’était plus pressés! On mettait beaucoup de pression sur tous nos partenaires […].»

«Ça nous donne le temps de nous préparer plus pour l’après, soulève aussi M. Corriveau. On se fait poser beaucoup de questions. Ce n’est pas juste un projet de couler un bateau! C’est un projet de développement économique pour la municipalité de Godbout. Il faut qu’on soit plus solides sur ce qu’on entend faire comme plan d’affaires. Qu’est-ce qu’on va offrir aux touristes sur la Côte-Nord quand ils vont venir pour visiter le navire? On veut que ça devienne un environnement marin qu’on explique avec un volet éducatif pour que les jeunes puissent même se promener avec un drone sous-marin […]. On veut faire un centre d’interprétation. Ce volet-là est encore à développer.»

Surprises

L’Apollo est actuellement amarré au quai du Groupe Océan dans le bassin Louise à Québec. C’est d’ailleurs cette entreprise qui est mandatée pour procéder aux travaux de démantèlement de certains éléments du bateau. Le contrat d’enlèvement de l’amiante a cependant été confié à un tiers. Au départ, la corporation croyait pouvoir saborder le rafiot avec l’amiante contenu dans les panneaux puisque, de l’avis de François Corriveau, «c’est un produit qui, en milieu solide, n’est pas un contaminant, selon la loi canadienne sur l’environnement». «On pouvait les compartimenter à des endroits pour qu’ils soient coulés avec le navire, prévoyait-il. Mais, il faut les défaire parce que la pression est tellement forte! Quand le bateau coule, l’eau rentre tellement rapidement qu’en deux minutes, le bateau est à 140 ou 170 pieds dans le fond. Ça fait comme le Titanic : l’eau arrive et ça cogne de partout. Certains panneaux peuvent se casser et devenir des débris flottants. Donc, il faut tout démanteler.»

Lors des travaux, une autre surprise les attendait : derrière ces panneaux d’amiante se trouvaient les fils de cuivre pour l’électricité et les conduites hydrauliques. «Il fallait qu’on enlève tous ces fils-là parce que les gaines de plastique ne peuvent pas rester dans le navire et le cuivre ne peut pas rester dans l’eau», indique le porte-parole de la Société Apollo. 

Ces imprévus ont donc retardé le processus de désamiantage du bateau. Avant que le chantier ne soit mis en pause à la mi-mars, deux des neuf ponts du navire avaient été débarrassés de leur amiante. «On a eu une petite surprise parce que le type d’amiante n’était pas partout pareil», admet aussi M. Corriveau.

Matières polluantes

En vertu des normes de nettoyage pour l’immersion en mer d’un navire, les huiles, les réfrigérants, l’hélice et les arbres de transmission doivent être enlevés. Le diesel avait déjà été retiré des réservoirs principaux des deux moteurs par la STQ. «Il faut ouvrir les moteurs pour enlever toutes les huiles et passer ça à la vapeur, décrit François Corriveau. Les huiles de transmission étaient en procédure d’être enlevées.» 

Alors que le promoteur s’attendait de devoir faire enlever la peinture, appréhendant la présence de plomb, les tests ont démontré l’absence de ce métal. Seuls les morceaux de peinture qui s’écaillent sur la surface extérieure devront être grattés pour éviter qu’ils ne se décrochent et qu’ils deviennent des débris flottants. «Les normes fédérales sont rencontrées avec la coque dans son état actuel», se réjouit François Corriveau. 


« On se fait poser beaucoup de questions. Ce n’est pas juste un projet de couler un bateau! C’est un projet de développement économique pour la municipalité de Godbout »
François Corriveau, vice-président de la Société Apollo de Godbout

Nombreuses autorisations

Avant de faire sombrer un mastodonte de plusieurs milliers de tonnes dans le fleuve Saint-Laurent, les autorisations à obtenir sont nombreuses. La première, qui est une condition sine qua non à d’autres, est l’obtention d’un bail hydrique du ministère de l’Environnement du Québec. Celui-ci coûte environ 160 $ par année. «Pour obtenir le bail, ça nous prend une grille de 500 pieds bien tendue dans le fond marin et dans laquelle on envoie des plongeurs, explique M. Corriveau. Les plongeurs doivent, avec une caméra et un GPS, inventorier tout ce qu’il y a de présence de vie. Des plongeurs devaient y aller au mois de mars ou d’avril. Puis, la COVID est arrivée.» Partenaire dans la réalisation de cet inventaire, l’Aquarium du Québec produira ensuite un rapport biologique.

De son côté, le fédéral exige une expertise environnementale faite par un expert reconnu. «Il y en a rien qu’un qu’Environnement Canada reconnaît, indique le vice-président de la Société Apollo, qui est également le directeur général de la Ville de Baie-Comeau. C’est M. Jeffrey Smith. C’est lui qui a travaillé, entre autres, sur le dossier de l’Annapolis, qui est le dernier bateau de la flotte des régates de la Marine canadienne qui a été coulé en 2015 à Vancouver.» L’expert s’est rendu deux fois au bassin Louise et devra revenir avant de remettre son rapport préliminaire. 

La Société Apollo devra aussi recevoir une autorisation de Pêches et Océans Canada. «Il faut qu’on soit capables de garantir que le bateau ne sera pas un hasard ou un risque pour les pêcheurs, explique le porte-parole de la Société Apollo. Il va falloir qu’on l’identifie précisément dans une carte marine et avec des bouées. Il faut aussi qu’on fasse la démonstration, avec un ingénieur maritime, que notre récif artificiel ne sera pas un risque pour la marine marchande. À marée basse, il faut qu’il y ait au moins une trentaine de pieds de disponibles en tout temps parce que si jamais un bateau, comme le F.-A.-Gauthier, devait avoir une avarie avec ses moteurs et devait dériver vers le site du récif artificiel, il faudrait qu’il soit capable de clairer le plus haut point du navire sans l’accrocher.»

Équipements vendus

Des équipements qui étaient à bord du rafiot ont trouvé preneurs, dont les groupes alternateurs. Quelque 250 chaises ont été achetées par la Ville de Baie-Comeau pour ses installations sportives, communautaires et culturelles. L’organisme a empoché environ 50 000 $ avec la vente des différents produits. Par ailleurs, une entreprise du domaine maritime a fait une offre pour les vestes de flottaison. 

La Société Apollo n’a pu vendre les treize canots de sauvetage en raison de leur âge, qui est de 20 à 30 ans. Mais, l’organisme songe à développer une collaboration avec le Parc Nature de Pointe-aux-Outardes pour en faire un hébergement insolite. «On pourrait dormir à l’intérieur de ces bateaux de survie, imagine M. Corriveau. On pourrait en garder quelques-uns pour servir de tentes pour les plongeurs […]. Ça fait partie du plan d’affaires qu’on est en train de développer.»

La STQ avait acheté l’Apollo, construit en 1970, au coût de 2,1 millions $ en janvier 2019. La société d’État a ensuite déboursé environ 3,5 millions $ pour le mettre aux normes et effectuer des réparations, notamment après avoir heurté les quais de Godbout et de Matane. Après moins de 20 jours de navigation, la STQ l’a envoyé au rancart à la suite des inquiétudes exprimées par le Bureau de la sécurité des transports sur sa navigabilité. Après l’avoir vendu à la Société Apollo de Godbout pour la somme symbolique de 1 $, la STQ s’est engagée à débourser les coûts de décontamination et de préparation du navire jusqu’à concurrence de 2 millions $.