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La préposée aux bénéficiaires Édith Lafrenière.
La préposée aux bénéficiaires Édith Lafrenière.

CHSLD Laflèche: les intervenants de première ligne expliquent leur réalité

Mathieu Lamothe
Mathieu Lamothe
Le Nouvelliste
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C’était au tour de plusieurs intervenants de première ligne directement impliqués dans l’éclosion de COVID-19 au CHSLD Laflèche de Shawinigan de se faire entendre, mercredi, lors de la troisième journée des audiences publiques se tenant au palais de justice de Shawinigan dans le cadre de l’enquête du Bureau du coroner sur les décès de personnes âgées ou vulnérables survenus dans des milieux d’hébergement au cours de la pandémie.

Appelée à la barre en fin de journée, la Dre Nathalie Brui, qui a été attitrée exclusivement au CHSLD Laflèche du début du mois d’avril 2020 jusqu’au 15 mai 2020, a notamment mis en lumière plusieurs tristes réalités qui ont fait partie du quotidien des résidents et des membres du personnel de cet établissement pendant la crise qui a coûté la vie à 44 personnes le printemps dernier. Elle a entre autres mentionné devant la coroner Géhane Kamel que la première demande formulée par un médecin pour un test de dépistage sur un résident du CHSLD Laflèche était restée lettre morte.

«La demande a été faite le soir et il faut comprendre que c’est un test assez difficile à faire. Il faut mettre ça dans des boîtes réfrigérées. Mais au retour du médecin le lendemain, il n’avait pas été fait. Et ç’a été long avant qu’il soit fait. […] Il faut comprendre qu’on était dans les premiers CHSLD touchés au Québec. Est-ce qu’on était prêt à ça? Non, car on croyait que ça allait être les hôpitaux qui allaient exploser. La priorité était alors sur les hôpitaux», a-t-elle expliqué aux représentants des médias après son témoignage.

Cette dernière a par contre assuré que, à sa connaissance, tous les résidents ont eu droit aux soins requis par leur condition, et ce, malgré la gravité de la situation et son caractère unique et évolutif. D’autres témoins entendus au cours de la journée ont tenu des propos allant dans le même sens.

«J’ai vu des gens qui étaient bien lavés, bien nourris et que l’on rassurait le plus possible. Ils ont eu de bons soins, mais ce n’était pas suffisant pour les éloigner de la mort», a-t-elle dit.

Préposée aux bénéficiaires au CHSLD Laflèche depuis 2010, Édith Lafrenière a été le premier témoin à se présenter devant la coroner. Avec aplomb et dans un langage parfois coloré, elle a expliqué pourquoi elle considérait que les conditions dans lesquelles elle a dû travailler au cours des dernières années étaient loin d’être idéales. Elle a ciblé le manque de personnel, notamment d’infirmières spécifiquement attitrées aux différents départements du CHSLD Laflèche, parmi les facteurs qui compliquent passablement le travail des préposées aux bénéficiaires.

À sa sortie de la salle d’audience, la dame qui a été gravement malade pendant plusieurs mois après avoir été contractée la COVID-19 – elle a notamment été plongée dans le coma et a dû suivre un processus de réhabilitation – a indiqué qu’elle n’avait toujours pas repris le travail. Elle a cependant confirmé que son retour progressif au sein de l’équipe du CHSLD Laflèche débutera la semaine prochaine.

Elle a aussi profité de l’occasion pour répéter qu’elle croyait avoir été infectée le 24 mars 2020, alors qu’elle se trouvait au travail. Elle a raconté qu’elle avait dû, ce jour-là, porter assistance à une résidente du quatrième étage qui errait dans une autre chambre que la sienne. Selon elle, la résidente démontrait des symptômes associés à la COVID-19. Comme la résidente était anxieuse, Mme Lafrenière a alors décidé de la prendre par les épaules, de la coller sur elle et de l’amener vers sa chambre. Elle a alors constaté qu’elle était en sueur et qu’elle avait chaud.

Par ailleurs, la coroner a remercié Mme Lafrenière à la conclusion de son témoignage.

«J’aime les gens qui s’expriment avec passion et intensité. Je sens que vous aimez vos résidents. Si mes parents étaient entre vos mains, je serais rassurée», a déclaré Me Kamel.

La préposée aux bénéficiaires Annick Allard.

Une résidente marquante

Ayant eu à lui prodiguer des soins à compter du moment où elle a été transférée dans une chambre du quatrième étage, et ce, jusqu’à quelques jours de sa mort, Mme Lafrenière a reconnu qu’elle entretenait une relation particulière avec Maria Lermytte, dont le décès, survenu le 6 avril 2020, a été ciblé par le Bureau du coroner pour les fins de la présente enquête.

«Maria faisait partie des résidents avec laquelle j’avais le plus d’affinités», a-t-elle souligné.

Également préposée aux bénéficiaires, Annik Allard, n’était pas au travail lorsque Mme Lermytte est décédée. Par contre, elle a raconté qu’elle a dû intervenir pour empêcher que la défunte soit déménagée de sa chambre du quatrième étage, qui était devenu une zone réservée aux résidents ayant reçu un résultat positif, vers un autre département. Elle a agi de la sorte parce qu’elle venait tout juste d’apprendre que Mme Lermytte avait été récemment déclarée positive. Cette dernière était assise dans son fauteuil roulant et attendait l’ascenseur pour se rendre à sa nouvelle chambre lorsque Mme Vallée est intervenue.

Celle qui a aussi été atteinte par la COVID-19 – elle a d’ailleurs reçu la confirmation qu’elle était porteuse du fameux virus alors qu’elle se trouvait sur son lieu de travail – a aussi émis des réserves lors de son témoignage relativement à la procédure employée lors des déménagements des résidents infectés de leur chambre permanente à une autre se trouvant dans la zone réservée aux bénéficiaires ayant obtenu un résultat positif. Selon ses dires, cette tâche avait été confiée à des déménageurs, qui étaient appuyés par un employé attitré à l’entretien.

La Dre Nathalie Brui  

L’effet inverse

Une infirmière clinicienne ayant témoigné en après-midi a également relevé des lacunes lors de son témoignage sur les mouvements de résidents entre les différentes unités. Désireuse de garder l’anonymat que la coroner lui a consenti, elle a tout de même mentionné à sa sortie de la salle d’audience que la création des zones chaudes, tièdes ou froides n’a pas eu les effets escomptés. Selon elle, les déplacements de résidents ont plutôt eu pour effet d’accélérer la propagation du virus. Pour appuyer ce constat, elle a expliqué que des résidents asymptomatiques déplacés en zones froides pour faire de la place dans les zones désignées chaudes ont développé des symptômes par la suite. Elle a ajouté que la décision de placer deux résidents dans une chambre dans certaines unités et l’errance de certains bénéficiaires souffrant de problèmes cognitifs ont également favorisé la transmission du virus à l’intérieur de l’établissement. Cette pratique a cependant été abandonnée à un certain moment, car elle était vraisemblablement inefficace.

Dre Nathalie Brui a aussi reconnu pendant son témoignage que les chambres doubles ont contribué à l’augmentation de la contamination des résidents.

«Ce n’est pas seulement le cas pour la COVID-19, mais également pour les autres maladies contagieuses», a-t-elle précisé.

Une recommandation a d’ailleurs été faite par les médecins oeuvrant au CHSLD Laflèche pour que cesse cette pratique. Elle a été suivie pendant un moment, mais il semble que des résidents se retrouvent à nouveau deux par chambre, selon Dre Brui.

Tout comme l’infirmière clinicienne qui l’a précédée devant la coroner, Dre Brui a été à même de constater que les membres du personnel de l’établissement ont grandement souffert pendant la crise.

«Ils étaient cernés, fatigués et inquiets. Ils étaient pris émotivement, car ils avaient des collègues directement touchés. […] Je comprenais leurs inquiétudes et j’essayais de les soutenir», a-t-elle raconté.

Favoriser les contacts entre les résidents et leurs proches

En fin d’avant-midi, une travailleuse sociale a souligné que l’interdiction des visites de proches a été extrêmement difficile à vivre pour les résidents. Consciente de cette réalité et soucieuse du bien-être de ses patients, Dre Brui a approché personnellement les dirigeants de la Fondation de la SSS de l’Énergie pour qu’une dizaine de tablettes électroniques soient achetées afin de permettre aux résidents de voir leurs proches. Cette initiative s’ajoutait à d’autres mesures mises en place afin de favoriser les contacts entre les proches, tout en respectant les règles de distanciation sociale et amoindrir le plus possible les risques de transmission.

La dernière journée des audiences en sol shawiniganais se tiendra jeudi.