Des employés du CHSLD auraient peur d'entrer au travail à cause de l'absence de mesures de protection ou de la pénurie des équipements visant à freiner la contagion.
Des employés du CHSLD auraient peur d'entrer au travail à cause de l'absence de mesures de protection ou de la pénurie des équipements visant à freiner la contagion.

CHSLD de Rimouski: «Des employés pleurent avant de rentrer au travail»

«Des employés pleurent avant de rentrer au travail ou avant de sortir de la voiture», constate le conseiller syndical Yanick Proulx, en parlant des travailleurs du CHSLD de Rimouski. Ces «anges gardiens» peinent à contenir leurs émotions parce qu'ils ont peur pour leur vie et pour celle des autres. C'est le cas de Myriam* qui, horrifiée, s'indigne devant le laxisme de l'établissement qui, selon elle, néglige les mesures de protection. Elle sait trop bien les ravages que fait la COVID-19 quand elle s'immisce dans un CHSLD.

«Quand on ne peut pas respecter les deux mètres, on devrait porter un masque, soutient la travailleuse du CHSLD de Rimouski. C'est le protocole. Mais, la direction ne veut pas.» Cependant, depuis que le Syndicat des travailleuses et des travailleurs de la santé et des services sociaux du Bas-Saint-Laurent a obtenu une rencontre avec le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) du Bas-Saint-Laurent, mercredi, le port du masque est rendu obligatoire. «Ça aurait dû faire deux grosses semaines qu'on devrait mettre un masque», estime toutefois Myriam. 

S'il salue la décision de distribuer des masques aux employés, Yanick Proulx est cependant outré que ceux-ci aient droit à un seul masque pendant leur quart de travail, alors que la durée recommandée par le fabricant est d'une heure. Selon la conseillère aux relations avec les médias du CISSS du Bas-Saint-Laurent, ces restrictions sont imposées en raison du contexte de pénurie appréhendée d'équipements de protection individuelle. «Lorsque le masque est souillé par des gouttelettes ou autres fluides d'un usager, les employés peuvent aller le changer, nuance Ariane Doucet-Michaud. Aussi, s'il est trop humide à cause de la respiration, les employés peuvent le changer.»

Aucune précaution dans la zone rouge

Myriam raconte qu'un département, appelé la «zone rouge», a été aménagé pour accueillir des patients provenant de l'extérieur. «Ils étaient en quarantaine, souligne-t-elle. Mais, il y en a qui ne sont même pas restés sept jours! Ils les ont envoyés sur d'autres étages. J'ai vu des infirmières auxiliaires pas de gants, pas de masque. 


« Le personnel infirmier et les préposés ont l'air dans leur bulle. On dirait qu'ils ne prennent pas conscience du danger! »
Myriam, employée du CHSLD de Rimouski

Myriam raconte avoir voulu porter un masque dans cette zone, mais on lui aurait répondu que ce n'était pas nécessaire.

Selon elle, il en est tout autant des employés de l'entretien. «Ils entrent directement dans les chambres sans masque, observe-t-elle tristement. Ça fait trois semaines que c'est comme ça. C'est de la grosse négligence! Le personnel a peur.»

Myriam est inquiète que l'employeur ne leur demandait pas, jusqu'à la semaine dernière, de se changer en arrivant et en quittant le centre d'hébergement de soins de longue durée (CHSLD). «J'en ai parlé avec notre boss et il a dit qu'on n'avait pas besoin de faire ça, que c'était une perte de temps.» Selon M. Proulx, l'employeur évoque l'impossibilité de nettoyer le linge dans l'établissement. «Nous, on pense qu'il pourrait sûrement faire affaires avec une entreprise privée», suggère le conseiller syndical. «On demande aux employés de mettre leur uniforme à leur arrivée sur leur lieu de travail et, à leur sortie, de l'enlever, de le mettre dans un sac de plastique et de le laver en arrivant à la maison», indique la porte-parole du CISSS. Même si les employés prennent ces précautions, Yanick Proulx estime que les risques de contagion demeurent tout de même significatifs.

Passe-droit pour certains visiteurs?

Myriam a le sentiment que certains visiteurs bénéficient d'un passe-droit. «Il y a un monsieur qui vient tous les jours, s'étonne-t-elle. La première fois que je l'ai vu, j'ai figé sur place! Il arrivait avec un cabaret de carton de McDonald's avec des cafés et il avait un sac. On m'a dit qu'il avait un droit spécial, une entente avec la direction. C'est comme un privilège qui lui a été accordé. C'est un proche d'une résidente. Il vient passer la journée avec elle. Il arrive avec son linge civil, avec son air «baveux». Sur l'étage, tout le monde est au courant.» La porte-parole du CISSS dit espérer qu'une telle situation soit anecdotique. 


« Aucune visite n'est autorisée, à moins de cause humanitaire, notamment pour une personne qui serait en soins de fin de vie, pour permettre aux proches de lui dire au revoir de façon convenable. Il faut qu'on reste humains. »
Ariane Doucet-Michaud, porte-parole du CISSS

«Quand ils vont porter des beignes et du McDo, on a de sérieux doutes qu'ils s'en vont visiter du monde en fin de vie, rétorque M. Proulx. Il ne faut pas nous prendre pour des valises! On a vérifié avec la direction de la santé publique régionale et ils nous ont dit que tout était correct. Il y a une espèce d'omerta. […] Je pense que c'est la gestionnaire en place qui donne des passe-droits à certaines personnes. […] Peut-être qu'en cédant à la pression du manque de main-d'oeuvre, ils ont permis à certaines personnes de continuer les visites? Je trouve ça déplorable. C'est supposé être surveillé par un agent de sécurité. […]»

Laisser le loup entrer dans la bergerie?

Myriam relate le cas d'un employé du CHSLD qui a appelé sa patronne pour lui dire qu'il préférait ne pas entrer au travail parce que sa colocataire était revenue de Montréal malade, qu'elle présentait des symptômes grippaux. «Sa boss lui a dit de rentrer, se désole-t-elle. Les étudiants de cégeps et d'universités ne travaillent pas, en ce moment, et ils auraient pu rentrer à sa place. Depuis ce temps-là, il est blême, il fait de l'angoisse, surtout qu'il travaillait sans masque. Ça se peut que le loup soit rentré dans la bergerie et qu'on va s'en apercevoir seulement d'ici une couple de jours! C'est assez épouvantable, quand on sait que du monde en santé peut en mourir aussi!»


« À force de prendre des risques, c'est sûr qu'il va arriver quelque chose et ils vont nous dire que ce n'est pas de leur faute, qu'ils ont tout fait ce qu'il fallait, alors que ce n'est pas vrai! »
Yanick Proulx, conseiller syndical

Pour Ariane Doucet-Michaud, cette façon de faire s'inspire des recommandations des experts de l'Institut national de la santé publique du Québec. «C'est sur eux qu'on se fie. Tant que la personne n'a pas reçu le résultat de son test et qu'elle est asymptomatique, elle peut retourner au travail.»

Plainte rejetée?

Myriam dit avoir porté plainte au CISSS. «Ils m'ont revirée de bord et m'ont dit que mon employeur suivait le protocole, déplore-t-elle. Ils m'ont quasiment dit d'arrêter de paniquer. Ils m'ont dit de rester calme. Je ne dis pas que j'étais hystérique, mais je leur ai dit qu'ils n'avaient pas l'air à prendre au sérieux ce que j'étais en train de leur dire. On est plusieurs à avoir appelé et à s'être fait répondre ça.» 

La porte-parole du CISSS se dit consciente que la crise actuelle entourant la pandémie de COVID-19 engendre beaucoup d'anxiété. «Ça cause énormément de stress, autant auprès de nos employés que de la communauté, reconnaît Mme Doucet-Michaud. Mais, je tiens à rassurer la population que notre santé publique agit avec la plus grande rigueur et la plus grande vigilance. Elle applique tous les protocoles à la lettre et elle agit avec rapidité. […] Mais, il faut tracer la ligne entre l'anxiété et les meilleures pratiques.»

Selon Yanick Proulx, le Syndicat a demandé au CISSS d'être informé des usagers qui reçoivent des soins en hébergement et qui sont testés à la COVID-19, qui sont sous investigation et en attente du résultat «pour pouvoir se comporter différemment». «C'est une demande qui a été refusée en invoquant la vie privée», rapporte le syndicaliste. Ariane Doucet-Michaud assure que si un cas s'avérait positif à la COVID-19, les travailleurs qui oeuvrent à proximité de la personne malade seraient mis au courant «parce qu'il va y avoir un protocole spécial à déployer pour assurer leur protection». «Quand une personne est sous investigation, elle est en isolement, ajoute-t-elle. Donc, il y a déjà toutes les mesures de protection qui sont appliquées.»

Aucun cas de COVID-19 au CHSLD

De l'avis de Yanick Proulx, les gestionnaires du CHSLD de Rimouski devraient apprendre des situations qui ont tourné au cauchemar dans certains CHSLD de la région de Montréal. «Quand le virus va se pointer le nez, il va se produire les mêmes conséquences, appréhende-t-il. Il faudrait s'ajuster et prévenir! Ça va éviter énormément de décès parce que ça fait des hécatombes dans les CHSLD...»

Le conseiller syndical avoue ne pas être surpris de la façon dont la crise est gérée par le CISSS du Bas-Saint-Laurent, avec qui «les relations de travail n'ont jamais été particulièrement faciles». «Il n'y a pas beaucoup plus de transparence», critique-t-il. 

Pendant ce temps, le CISSS se fait rassurant: «La situation est sous contrôle, atteste Mme Doucet-Michaud. Donc, il n'y a pas lieu d'avoir des préoccupations démesurées. […] Il faut savoir que dans nos CHSLD, au Bas-Saint-Laurent, on n'a aucun cas de COVID, ni dans nos résidences pour aînés.»

*Nom fictif