Jade, lourdement handicapée en raison d’une méningite, entourée de sa fratrie.
Jade, lourdement handicapée en raison d’une méningite, entourée de sa fratrie.

COVID-19 ou scolarisation: le cri du cœur d’une mère de Yamachiche

Martin Lafrenière
Martin Lafrenière
Le Nouvelliste
Matthieu Max-Gessler
Matthieu Max-Gessler
Le Nouvelliste
Yamachiche — Faute d’avoir un bon accès à internet, une mère de Yamachiche se voit forcée de choisir entre protéger la santé de son plus jeune enfant et la scolarité de ses deux plus vieux.

Mélissa Noël-Adam demeure avec ses enfants sur le boulevard Duchesne, à Yamachiche, à six kilomètres du cœur du village environ. Sa plus jeune, Jade, a deux ans. Née prématurée, elle a contracté une méningite à l’hôpital après trois semaines de vie. La maladie a détruit 90 % des cellules de son cerveau, la laissant lourdement handicapée et avec une santé extrêmement fragile. Pour la protéger de la COVID-19, qui pourrait la tuer, sa mère a décidé de retirer ses enfants d’âge scolaire de l’école, pour qu’ils poursuivent leurs apprentissages à la maison. Or, là où ils demeurent, l’accès à internet est très limité.

«On a internet par satellite. On a fait augmenter le nombre de données qu’on peut avoir par mois, mais on ne peut pas augmenter la vitesse. Il faut choisir entre les cours de mon enfant en deuxième année et ceux de mon garçon en quatrième année, parce que c’est pratiquement impossible qu’ils puissent les suivre en même temps avec la connexion qu’on a. Et même s’il n’y en a qu’un qui est connecté, ce n’est pas évident: il peut perdre la connexion, perdre le son, et la vidéo est souvent pixelisée», déplore-t-elle.

Malheureusement, Mme Noël-Adam ne peut pas changer de fournisseur internet, puisque aucune autre entreprise ne se rend jusque chez elle.


« On a internet par satellite. On a fait augmenter le nombre de données qu’on peut avoir par mois, mais on ne peut pas augmenter la vitesse. Il faut choisir entre les cours de mon enfant en deuxième année et ceux de mon garçon en quatrième année, parce que c’est pratiquement impossible qu’ils puissent les suivre en même temps avec la connexion qu’on a. »
Mélissa Noël-Adam

«On a reçu un dépliant de Sogetel, mais quand j’ai appelé, on m’a confirmé que ce n’était pas dans les plans de se rendre jusque chez nous prochainement. C’est pareil pour les autres grandes compagnies comme Bell. Il n’y a que Cogeco qui essaie de nous donner un coup de main, mais on me dit que les coûts par kilomètre pour le déploiement de la fibre optique sont trop élevés, que ça ferait trop de dépenses pour la compagnie», explique-t-elle.

Elle a aussi appelé Maskicom, cet organisme à but non lucratif créé par la MRC de Maskinongé pour brancher l’ensemble des citoyens de la MRC à la fibre optique d’ici 2022. Mme Noël-Adam affirme s’être fait répondre qu’il n’y avait pas de plan concret pour le déploiement des services dans son secteur.

Rappelons que Maskicom a commencé à déployer son propre réseau de fibres optiques à Saint-Mathieu-du Parc et à Maskinongé. Il pourrait cependant s’écouler des mois, voire des années, avant que ce réseau ne passe par le boulevard Duchesne. En effet, l’organisme a dénoncé l’été dernier les délais causés selon lui par les autres entreprises de télécommunications, qui doivent autoriser l’accès à chaque poteau que Maskicom veut utiliser. De plus, en raison d’un conflit avec le Groupe Madysta, les travaux d’installation de la fibre optique sont suspendus depuis le 30 octobre.

Une fois complété, le réseau de Maskicom s’étendra sur 600 km.

Risque de retard scolaire important

Mme Noël-Adam a également contacté l’école Omer-Jules-Désaulniers, que fréquentaient ses enfants, de même que le Centre de services scolaire du Chemin-du-Roy, pour voir quelle alternative existe pour que ses plus vieux ne prennent pas de retard sur leur parcours scolaire. Or, la seule solution serait de conduire ses enfants dans un local au village pour qu’ils aient un meilleur accès à internet. Elle devrait cependant les suivre toute la journée, selon des horaires variés, tout en s’occupant de ses trois autres enfants et en gérant les rendez-vous. Tout ça alors que Jade vient tout juste de subir une opération au cerveau.

«Ce serait trop compliqué de me déplacer tout le temps pour les suivre. Ça ne marcherait pas», assure-t-elle.

Mélissa Noël-Adam déplore d’avoir à choisir entre la santé, voire la survie de sa fille de deux ans et la scolarité de ses deux fils aînés, faute d’avoir une connexion internet stable.

Or, ses aînés ont tous deux des problèmes qui les handicapent sur le plan scolaire. Son plus grand a un trouble de déficit de l’attention et un trouble du langage, et le second, un trouble du spectre de l’autisme de niveau deux. Il va donc sans dire que lorsque internet flanche, leur concentration fait de même. Elle craint que le retard qu’ils risquent d’accumuler en n’ayant pas accès facilement à leurs cours soit difficile à rattraper.

«Je sais qu’ils vont continuer à progresser, mais ce sera lentement. Quand j’étais jeune, rattraper juste une semaine d’école, je trouvais ça beaucoup, mais là, ce sera beaucoup plus», s’inquiète-t-elle.

«J’ai deux choix: soit je renvoie mes enfants à l’école et j’expose ma fille à un risque, soit mes enfants reprennent leur année l’an prochain», résume Mme Noël-Adam.

Cette dernière a d’ailleurs rendu publique une vidéo dans laquelle elle dénonce ce dilemme, sur Facebook, mercredi. Cette vidéo a été partagée par plusieurs dizaines d’utilisateurs.

Des alternatives existent, assurent les Centres de services scolaire

Selon le Centre de services scolaire du Chemin-du-Roy, le nombre de familles habitant un territoire orphelin de services de téléphonie cellulaire et d’internet est peu élevé sur son territoire au sein de la MRC de Maskinongé. Pour pallier l’absence de tels services de communication, Chemin-du-Roy a élaboré un plan afin de permettre à un enfant de suivre sa formation à distance.

«En début d’année, on a fait un sondage auprès des parents pour savoir s’ils ont le matériel informatique, s’ils ont accès à internet haute vitesse. On a récupéré les données et on a le portrait des besoins. Quand une école tombe en enseignement à distance, il faut fournir le matériel informatique et une clé LTE (une clé internet mobile par laquelle l’ordinateur portable réussit à se connecter au réseau cellulaire). Dans les secteurs sans accès à un réseau cellulaire et sans internet, on a des accommodements avec l’école de l’élève pour fournir les informations en version papier et il y a un suivi téléphonique avec les familles. C’est l’enseignant qui appelle et qui fait des suivis», explique Anne-Marie Bellerose, coordonnatrice du secrétariat général, des communications et de la gestion documentaire du Centre de services scolaire du Chemin-du-Roy.

Mme Noël-Adam indique que l’école lui a effectivement fourni des ordinateurs portables avec une clé LTE. Or, le signal qu’elles arrivent à capter dans la maison est lui aussi trop faible pour garantir une connexion fiable. «C’est même pire», affirme-t-elle.

Le Centre de services scolaire de l’Énergie fonctionne aussi avec des ordinateurs munis de clés LTE. Si un élève habite un secteur sans réseau cellulaire et sans service internet et qu’il doit suivre sa formation en alternance école-maison, il passera les cinq jours de la semaine à l’école, mais partagera sa semaine entre des présences en classe et des présences dans un local dédié à l’enseignement en ligne.

L’Énergie a aussi mis en place une option pour des élèves qui doivent être mis en isolement par la Santé publique et qui résident dans un milieu sans réseau cellulaire et sans internet.

Gabriel et William ne peuvent suivre leurs cours en ligne simultanément, en raison de la connexion internet limitée dont ils disposent.

«Il y a un suivi téléphonique avec l’enseignant. Comme parent, j’embarque dans ma voiture, je me rends dans la cour d’école de mon enfant, je me branche sur la borne internet avec l’ordinateur fourni par l’école et je télécharge les travaux et les documents préparés par l’enseignant, je reviens à la maison et l’enfant continue son apprentissage. Nous avons des bornes dans toutes les écoles primaires et secondaires», mentionne Amélie Germain-Bergeron, coordonnatrice des communications du Centre de services scolaire de l’Énergie.

Selon Mme Germain-Bergeron, ce dernier scénario ne s’est pas encore produit, car les élèves mis jusqu’à maintenant en retrait préventif ont tous accès à un réseau cellulaire ou à un service internet.