L’attribution du contrat de déneigement ne fait pas l’unanimité à Saint-Barnabé.

Contrat de déneigement à Saint-Barnabé: des élus et des citoyens dénoncent des irrégularités

SAINT-BARNABÉ — Le 15 octobre dernier, le conseil municipal de Saint-Barnabé adoptait à la majorité une résolution visant à octroyer le contrat de déneigement des rues de la municipalité à un entrepreneur. Un vote qui devait permettre aux citoyens et au conseil municipal de pousser un soupir de soulagement, eux qui cherchaient désespérément un entrepreneur capable d’assurer ce service essentiel, alors que les premières neiges approchaient à grands pas. Toutefois, ce vote semble avoir soulevé davantage de mécontentement que de soulagement chez plusieurs conseillers et des citoyens, qui estiment que le processus entourant l’octroi de ce contrat est entaché d’irrégularités.

Lors de la séance du 15 octobre, cinq conseillers sur six, ainsi que le maire Michel Lemay, ont voté en faveur de la soumission de la ferme Fréchette et fils, de Yamachiche. Celle-ci offrait pourtant le service de déneigement à un prix plus élevé que l’autre soumissionnaire, Mario Bellefeuille: 5939,22 $ le kilomètre contre 5300 $ le kilomètre, soit une différence de plus de 17 000 $ (143 895 $ pour M. Bellefeuille et 161 249,82 $ pour la ferme Fréchette et fils) pour déneiger 27,15 km de rues et routes.

D’ordinaire, les contrats de plus de 100 000 $ doivent être octroyés au plus bas soumissionnaire par la Municipalité. Or, puisque les trois appels d’offres menés par Saint-Barnabé n’ont permis de recevoir aucune soumission, la Municipalité avait choisi de procéder par invitation, en contactant directement des entrepreneurs susceptibles de faire le travail demandé, et d’octroyer le contrat de gré à gré, ce qui permet de contourner cette règle.

«Le conseil a eu à évaluer qui était le plus apte à exécuter le contrat. M. Fréchette (de la ferme Fréchette et fils) avait déjà soumissionné à Yamachiche et était arrivé deuxième. C’est pour ça qu’on l’a contacté. Yamachiche a 60 km de routes à déneiger, c’est deux fois plus que nous», explique-t-il.

M. Lemay ajoute que M. Bellefeuille indiquait dans sa soumission avoir besoin de 15 jours pour acheter la machinerie nécessaire avant de pouvoir être opérationnel, ce qui a joué en sa défaveur.

Pressions et menaces

Le maire n’est pas le seul à avoir penché en faveur de la ferme Fréchette: cinq conseillers ont voté en ce sens. Cependant, après coup, plusieurs d’entre eux estiment avoir subi des pressions de la part du premier magistrat. Ils reprochent également à ce dernier de ne pas leur avoir communiqué toutes les informations qu’il détenait et le temps nécessaire pour leur permettre de faire un choix éclairé, le 15 octobre.

«La pression était lourde. On faisait confiance au maire, alors on a voté pour. Un autre conseiller a voté contre, parce qu’il sentait qu’il y avait quelque chose qui clochait. Après coup, j’ai regretté (d’avoir voté pour). On a aussi été interpellé par une ancienne conseillère, qui nous a fait part de faussetés qui nous avaient été dites», explique un conseiller rencontré par Le Nouvelliste et qui a préféré garder l’anonymat par peur de représailles.

Parmi ces prétendues faussetés, la question du délai demandé par Mario Bellefeuille lui permettant d’acheter de la machinerie. Selon ce dernier, son compétiteur, la ferme Fréchette et fils, ne disposait pas non plus de toute la machinerie nécessaire à l’exécution du contrat de déneigement des rues au moment de soumissionner, rendant du même coup invalide l’argument du maire comme quoi ce soumissionnaire était prêt à exécuter le contrat, contrairement à M. Bellefeuille.

Michel Lemay, maire de Saint-Barnabé.

M. Bellefeuille aurait par ailleurs été contacté à de multiples reprises, avant de déposer sa soumission, par des membres du conseil municipal qui lui demandaient à combien s’élèverait sa soumission.

Croyant que c’était pour l’inciter à soumissionner, M. Bellefeuille leur aurait répondu qu’«en bas de 6000 $, je n’irai pas». Cependant, le soumissionnaire croit après coup que ces questions étaient destinées à avantager son compétiteur, qui a d’ailleurs soumissionné juste en bas de ce prix, ce que plusieurs conseillers et citoyens rencontrés par Le Nouvelliste considèrent comme une bien étrange coïncidence.

Enfin, M. Bellefeuille affirme avoir été menacé par le maire Lemay, après le vote du 15 octobre. Celui-ci se serait rendu dans son commerce et lui aurait dit: «ferme ta gueule, sinon je vais te poursuivre», afin de l’inciter à ne pas ébruiter le montant pour lequel il avait fait sa soumission. M. Bellefeuille a également indiqué au Nouvelliste ne pas avoir été invité à l’ouverture des enveloppes, alors que les soumissionnaires ont habituellement le droit d’être présents.

Joint par Le Nouvelliste, Martin Fréchette, de la ferme Fréchette et fils, affirme pour sa part que l’entreprise disposait de la machinerie requise au moment de soumissionner. «Avant d’avoir ce contrat, on avait acheté des équipements supplémentaires, puisqu’on avait soumissionné à Yamachiche, explique-t-il. Et l’an passé, on était sorti pour aller sabler, alors oui, on avait l’équipement au moment de soumissionner», souligne-t-il.

M. Fréchette assure par ailleurs que l’entreprise dont il fait partie n’a bénéficié d’aucun traitement de faveur dans l’octroi de ce contrat. «Ça s’est fait dans les règles», affirme-t-il.

«Je vais dormir quand même»

Le maire Michel Lemay nie pour sa part avoir tenté de favoriser la ferme Fréchette et fils, même s’il reconnaît bien connaître le propriétaire de cette dernière, Firmin Fréchette. «La preuve que je n’ai pas communiqué avec M. Fréchette: son prix était plus haut (que celui de M. Bellefeuille). C’est quelqu’un qui connaît ça, qui connaît ses prix», soutient-il.

M. Lemay réitère que le choix du soumissionnaire était basé sur l’expérience de celui-ci. Il accuse par ailleurs une de ses anciennes adversaires, Paule Jacques, de tenter de lui nuire en l’accusant d’avoir influencé le vote du 15 octobre.

«Je l’ai eue comme adversaire politique à la mairie. On était trois (dans la course) et elle est arrivée troisième. Mettons qu’elle n’a pas encore digéré sa soupe», lance-t-il.

Puisque le contrat octroyé dépasse le montant maximal autorisé habituellement pour un octroi de gré à gré, il doit être approuvé par le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation. Même si des fonctionnaires de ce ministère se pencheront sur le dossier pour tenter de s’assurer qu’il n’y a eu aucune irrégularité, M. Lemay assure que ces vérifications ne l’inquiètent pas. Il invite par ailleurs les personnes qui lui font ces récriminations à contacter les organismes qui peuvent faire enquête sur ce type d’allégations.

«S’il y a une enquête, je vais dormir quand même», assure-t-il.

Quant aux menaces qu’il aurait proférées à Mario Bellefeuille, le maire indique au Nouvelliste «qu’il ne rentrera pas là-dedans». «La journée que j’aurai à répondre à ça, ce sera quelqu’un qui aura un badge qui m’accusera. Je ne pense pas que ce sont des choses qu’on a à se parler entre nous autres et ce que M. Bellefeuille (a dit) ou ce que je lui ai dit, on est peut-être trop vite dans ces insinuations-là», répond-il.

«Je ne vous dis pas que je l’ai dit ou que je ne l’ai pas dit: je vous dis que je suis allé rencontrer M. Bellefeuille et je lui ai parlé. Ça reste là. Il portera plainte à la Sûreté du Québec s’il prétend qu’il a été menacé», ajoute M. Lemay.

Un «climat toxique» à l’hôtel de ville

Pour plusieurs conseillers et citoyens de Saint-Barnabé, la situation autour de l’octroi du contrat de déneigement des rues de leur municipalité a été la goutte qui a fait déborder le verre. En plus de dénoncer ce qu’ils estiment être de graves irrégularités dans l’octroi du contrat, ils décrient également l’atmosphère lourde et désagréable à l’hôtel de ville. 

Selon ces citoyens et conseillers que Le Nouvelliste a rencontrés, c’est l’attitude du maire de Saint-Barnabé, Michel Lemay, qui est la cause de ce mauvais climat de travail, qui pèse autant sur les conseillers que sur les employés municipaux. 

«La communication n’est pas bonne, il y a un climat toxique qui règne à l’hôtel de ville, estime un conseiller, qui préfère garder l’anonymat. Cinq pompiers ont démissionné au cours des derniers mois, les secrétaires sont toutes parties en épuisement professionnel. La dernière fois qu’une citoyenne a posé une question pour savoir s’il y avait des conflits à l’interne, il (le maire) a répondu que des conflits, il y en a partout, et il a fini par frapper sur la table avec sa main. Il menace souvent de poursuivre les gens.»

Une ancienne conseillère accuse pour sa part le maire Lemay de cacher des informations au conseil. «C’est sa façon de régner. Il nous donne les données qu’il veut nous donner. Il est censé travailler avec les conseillers, mais ce n’est pas ça qu’il fait», soutient-elle. 

L’ambiance était d’ailleurs loin d’être calme lors de la dernière séance du conseil municipal, le 4 novembre dernier. Dans un enregistrement dont Le Nouvelliste a obtenu copie, on constate que le ton est rapidement monté entre les élus et les citoyens lors de la période de questions, qui a porté en grande partie sur le contrat de déneigement. 

Le maire a notamment accusé l’un des conseillers, qui s’était dissocié des propos tenus par le maire dans un article paru dans L’Écho de Maskinongé portant sur le contrat de déneigement, de vouloir prendre sa place. Il s’est également emporté contre les membres de son conseil qui ont affirmé regretter d’avoir voté de son côté le 15 octobre. Il s’en est notamment pris aux femmes. 

«Il y en a qui regrettent peut-être d’avoir voté, il y en a peut-être bien qui n’étaient pas dans leur assiette, qui étaient dans leur période ce soir-là», peut-on entendre dans un enregistrement de la séance dont Le Nouvelliste a obtenu copie. Le maire s’est ensuite excusé, après avoir été sommé par une citoyenne de le faire. 

Lors de cette même séance, lorsqu’une citoyenne lui a posé des questions sur la menace qu’il aurait proférée envers Mario Bellefeuille (voir autre texte), le maire a répondu: «vous êtes voyeuse un peu». 

Interrogé sur son comportement lors des séances du conseil municipal, M. Lemay a reconnu avoir tenu les propos entendus dans l’enregistrement d’une partie de la séance du 4 novembre. Il se défend toutefois de traiter les femmes différemment des hommes. 

«Sur ma table de conseil, on est trois hommes et trois femmes et je n’ai jamais traité les femmes différemment des hommes. Elles n’ont jamais eu de passe-droit et ont toujours été traitées à égalité avec les hommes. Je ne pense pas qu’à la table, il y a des gens qui ont été offusqués (par mes propos),
peut-être plus dans la salle», affirme-t-il.  

Quant à savoir s’il tient régulièrement de tels propos lors des séances du conseil, M. Lemay n’a pas souhaité répondre. 

«Mon comportement et mon caractère privé, je suis capable de m’en occuper. Il y a des enquêtes qui sont beaucoup plus graves que ça et qui durent des mois et des années. Je ne me sens pas de vous répondre ce soir sur mes états d’âme et si je file bien ou pas», conclut-il.