Valérie Piché est directrice générale de la Maison Carignan.
Valérie Piché est directrice générale de la Maison Carignan.

Confinement et maisons de thérapie: des défis humains et financiers

TROIS-RIVIÈRES — Cette fin de semaine, quelques résidents de la Maison Carignan pourront effectuer une sortie pour la première fois depuis plus de trois mois. La ressource d’aide pour les personnes vivant avec des dépendances a bien dû se conformer aux directives gouvernementales en mars dernier, tout comme le reste de la société. Or, alors que cette même société se déconfine de plus en plus, les ressources de thérapie et d’hébergement en dépendance doivent pouvoir suivre la cadence et déconfiner progressivement elles aussi, avec toutes les nouvelles réalités que cela entraîne, autant que des défis humains et financiers.

Pour la directrice générale de la Maison Carignan, Valérie Piché, les enjeux sont grands tant lorsqu’on parle des défis vécus durant le confinement que ceux qu’on s’apprête à vivre en relâchant un peu les restrictions. «On a des gens qui doivent entamer leur démarche de réinsertion sociale. Ça implique d’aller dans la société, de commencer à regarder pour des appartements, de reprendre une vie un peu normale. Mais ces gens-là n’ont pas encore connu le monde extérieur avec la COVID. C’est une chose de leur dire que les gens portent des masques et qu’il faut faire la file pour entrer dans les magasins, mais le vivre c’est une autre affaire», résume-t-elle, ajoutant que ses équipes doivent maintenant faire de plus grandes vérifications sur les allers et venues des résidents lors de sorties, pour pouvoir rapidement retracer les gens avec qui ils auraient pu être en contact advenant un cas de coronavirus.

Au Pavillon de l’Assuétude, à Shawinigan, les intervenants ont même été jusqu’à filmer et prendre des photographies des nouvelles mesures à l’extérieur pour les présenter aux résidents. «Certains résidents étaient inquiets de ce qu’ils voyaient aux nouvelles, ça générait de l’anxiété. On a été très créatifs pour leur permettre de se familiariser avec ce qui les attend à l’extérieur», note la directrice générale France Bouffard.

Durant le confinement, tant le pavillon de l’Assuétude que la Maison Carignan ont dû se restreindre à n’admettre que la clientèle judiciarisée et refuser les admis- sions volontaires, afin de diminuer l’occupation pour respecter les mesures de distanciation sociale. Or, une telle décision a non seulement des impacts directs sur la vie des personnes qui demandent de l’aide, mais également sur les finances de l’organisme.

«On a dû prendre des décisions crève-cœur, parce que c’est notre mission d’aider les gens. Nous en étions rendus à constater que pour avoir de l’aide, il fallait avoir commis un délit. C’est complètement illogique», indique France Bouffard, mentionnant que dès la semaine prochaine, le pavillon shawiniganais recommencera à accueillir de la clientèle sur une base volontaire. Une nouvelle réalité qui entraînera des aménagements différents pour permettre un isolement temporaire de 24 h à 48 h, le temps que la personne soit testée pour la COVID-19.

Tant Mme Piché que Mme Bouffard reconnaissent par ailleurs que le volume d’appels pour de l’aide a augmenté durant le confinement. La consommation d’alcool, de stupéfiants ou de médicaments d’ordonnance a exacerbé certaines problématiques chez des gens plus vulnérables.

Chez Domrémy, ressource gérée par le CIUSSS-MCQ, on a repris l’autorisation de sorties depuis trois fins de semaine, mais avec de plus grandes précautions sur le respect des mesures sanitaires tant dans les sorties qu’au retour de la personne, explique Kellie Forand, porte-parole du CIUSSS-MCQ. La ressource a toutefois dû passer d’une capacité d’accueil de 32 lits à 25 lits pour respecter la distanciation sociale.

Finances

Les impacts financiers sont également bien réels pour les ressources, alors que la majorité du financement des ressources d’aide en hébergement se calcule selon le taux d’occupation. Et les directives prolongeant la distanciation sociale forcent à revoir l’organisation interne et le taux d’occupation à la baisse, avec des chambres individuelles au lieu de partagées, ou encore plusieurs thérapies avec des groupes plus restreints, ce qui demande davantage aux intervenants.

L’association québécoise des centres d’intervention en dépendance (AQCID) s’inquiète d’ailleurs de la santé financière de ses membres à l’heure actuelle. D’autant plus que les mesures d’aide gouvernementales aux ressources, qui doivent prendre fin le 30 juin, ne couvrent que les frais liés aux modifications entraînées par la COVID, mais ne peuvent couvrir les pertes financières causées par la diminution du taux d’occupation. Le directeur général de l’AQCID, Vincent Marcoux, presse d’ailleurs le gouvernement de l’informer sur ce qui va advenir après la date du 30 juin.

«Il y a aussi un enjeu majeur en ce qui concerne les employés, car la nouvelle formation de préposés aux bénéficiaires nous a fait très mal. Certaines ressources ont perdu plusieurs employés, et on ne peut pas compétitionner avec ces salaires, même si on exige une plus grande qualification pour nos intervenants. Il y a un sérieux enjeu au niveau de la certification, car si on perd des employés sans pouvoir les remplacer, la certification est directement menacée», constate M. Marcoux.

Tout n’est pas négatif pour autant, alors qu’on remarque que les mesures de confinement auront eu un impact très positif sur l’implication des bénéficiaires dans la thérapie. «On a constaté une meilleure rétention en traitement, ça a consolidé leurs acquis thérapeutiques. Pour l’équipe, ça nous force à être très créatifs à plusieurs égards. Les ressources se sont mobilisées comme jamais, et on souhaite que ça perdure au-delà de la pandémie. On aura beaucoup appris de ça comme équipe et c’est très positif», croit Valérie Piché de la Maison Carignan.