Plusieurs maisons sont inondées à Louiseville. Combien de sinistrés voudront partir?

Combien de sinistrés quitteront les zones inondables?

Trois-Rivières — Quand l’eau se sera retirée et que les maisons seront nettoyées, combien de riverains voudront remettre leurs clés au gouvernement? Rappelons que Québec pourrait offrir aux citoyens inondés jusqu’à 200 000 $ pour les inciter à déménager et à démolir leur résidence. Si des Municipalités sont favorables à ce que les sinistrés déménagent, d’autres s’inquiètent des pertes de revenus qu’un sauve-qui-peut des rives pourrait engendrer.

«Les gens sont fatigués. Il y en a qui m’ont dit: ‘‘Le projet de M. [François] Legault, on est prêt à le signer, et on s’en va’’. Ce sont des gens d’un certain âge qui sont là depuis 25, 30 ans et qui sont fatigués. On est rendu là. En plus, leur maison serait difficile à vendre. Inondée comme ça, elle perd beaucoup de valeur. Si le projet leur plaît, ils m’ont dit: ‘‘Monsieur le maire, on quitte le lac Saint-Pierre’’», raconte Yvon Deshaies, maire de Louiseville. Des résidents de tous les âges en ont ras le bol. «Les gens disent qu’ils veulent s’en aller. J’ai croisé une mère ce matin [jeudi] avec son enfant de huit mois qui me l’a dit», ajoute le maire.

Il interpelle même le premier ministre François Legault pour qu’il crée un projet-pilote à Louiseville afin de mettre en place les mesures visant à inciter les sinistrés à déménager.

Ce dernier est favorable à une relocalisation des riverains s’ils sont indemnisés à la hauteur de leurs attentes. «S’il y a des gens au lac Saint-Pierre qui veulent partir et qu’ils sont bien dédommagés, je suis d’accord avec ça. Que voulez-vous faire? C’est pour la sécurité des gens. L’argent ne peut pas tout acheter. Si les gens sont épuisés de vivre là et qu’ils ne peuvent pas vendre leur maison, moi je suis d’accord qu’ils signent et qu’ils s’en aillent.»

Des riverains qui déménagent, le maire de Maskinongé, Roger Michaud, en connaît. Frappée par une inondation en 2017, cette municipalité a vu partir six de ses résidents après qu’ils eurent été indemnisés par le gouvernement. «Au niveau municipal, c’est une très mauvaise chose. Ce sont des taxes municipales qu’on perd. Les maisons ont plus de valeur sur le bord de l’eau qu’en plein centre-ville», note M. Michaud.

Cinq de ces maisons ont déjà été démolies et une sixième est sur le point de l’être. «Après, ils refilent le terrain à la municipalité pour 1 $. Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse? La Ville ne peut pas se taxer elle-même. Tu perds la maison plus la valeur du terrain. J’ai au-dessus de 100 maisons en zone inondable. Si tout le monde s’en va, ça fait un méchant trou dans le portefeuille. S’il en reste une couple, je n’ai pas le choix d’offrir les mêmes services. L’aqueduc passe partout. Je ne peux pas le couper. Mes chemins passent par là, il faut que je les ouvre pareil l’hiver. J’ai les mêmes dépenses. Il faudrait que le premier ministre s’assoie avec les maires des zones inondables pour en discuter, et ne pas faire des politiques entre eux autres, et après imposer quelque chose. Qu’il s’assoit avec nous et qu’il nous demande notre avis», plaide M. Michaud.

D’ailleurs, la Fédération québécoise des municipalités (FQM) a l’intention de surveiller de près l’application de cette mesure. Elle la voit d’un bon œil pourvu qu’elle ne s’applique qu’à des citoyens affectés de façon récurrente et importante par des inondations.

«C’est un outil supplémentaire. Mais il faut faire attention parce qu’il y a des gens qui sont inondés, mais qui n’ont eu que quelques pouces d’eau. Je ne pense pas qu’on ait à déplacer ces gens-là. Ce sera dans quelques cas très, très extrêmes, selon ce qu’on en comprend. C’est intéressant parce que oui, il y a peut-être des situations où ça pourrait être utilisé, mais on ne voit vraiment pas ça de façon générale», explique Jacques Demers, président de la FQM.

La FQM ignore encore les critères choisis pour déterminer le montant octroyé. «Est-ce que c’est l’évaluation des résidences qui est prise en compte ou l’évaluation de la bâtisse et du terrain? À certains endroits, c’est le terrain qui a une valeur très élevée», note M. Demers.

Plusieurs résidents en zone inondable de la région sont habitués à vivre des inondations année après année. Leur maison est construite en conséquence et ne subit habituellement pas de dommages. Ces riverains sont habituellement munis de pompes, d’une génératrice et d’une embarcation. Il reste que certaines maisons près des cours d’eau risquent d’être plus difficiles à vendre en raison des inondations récurrentes et les inquiétudes suscitées par le réchauffement climatique. «J’ai quelques maisons à vendre sur le bord du fleuve, mais personne ne veut acheter ça avec tout ce que le gouvernement dit. Les personnes âgées sont prises avec leur maison et elles ne savent plus quoi faire. Si le gouvernement offre 200 000 $, mais ta maison est évaluée à 300 000 $, tu fais quoi?», se questionne M. Michaud.

Plutôt que d’assister au déménagement de leurs citoyens, les Municipalités préfèrent trouver des solutions pour limiter au maximum les désagréments liés aux inondations. «C’est tout à fait correct qu’on entreprenne une réflexion beaucoup plus sérieuse sur toute cette question-là à la lumière de ce qui se vit dans chacune des régions. Maintenant, entre des mesures d’immunisation à certains endroits et des mesures de déménagement dans d’autres, il y a une ligne à tracer. À ce chapitre, nous allons certainement faire notre devoir pour être capables de moduler les types d’interventions et de faire une première évaluation de base», explique Jean-Guy Dubois, maire de Bécancour.

La Ville de Bécancour compte environ 700 maisons le long du fleuve. «Ils ne partiront pas tous c’est évident. Il y a une ligne à tracer. On a toutes sortes de types de situations. Nous, ça fait deux inondations en trois ans. C’est beaucoup deux fois en trois ans. Est-ce que c’est un accident de la nature? Est-ce que ça va se répéter? L’avenir va nous le dire. Il y en a pour qui le dommage n’est pas majeur. Si la route ne se rend pas, on va travailler sur la route. Il n’y a pas de solution one size là-dedans», fait valoir M. Dubois.

«Ça nous amène à regarder en tant que municipalité ce qu’on peut faire. À certains endroits, on pourrait seulement rehausser des chemins, ce qui empêcherait l’eau de se rendre dans de très grands secteurs. Parfois, ce ne sont pas des hausses importantes qui amènent à protéger complètement des secteurs. Il y a des choses qu’on peut faire outre de demander aux gens de quitter leur résidence», affirme M. Demers.

Le président de la FQM rappelle qu’avec les schémas d’aménagement actuels, il n’est plus possible de construire en milieu inondable. «Ce qu’on est en train de corriger, c’est le passé. Essayons de le faire le mieux possible.»