Après quatre mois, la Clinique de proximité Cloutier ne fait pas l’unanimité.

Clinique de proximité Cloutier: un modèle qui ne fait pas l’unanimité

TROIS-RIVIÈRES — La Clinique de proximité Cloutier, qui a sonné le glas de l’urgence de cet établissement, a passé le cap des quatre mois d’existence. Qualifiée de «succès» par la ministre de la Santé, Danielle McCann, à l’Assemblée nationale, le porte-parole libéral en matière de santé, André Fortin, l’a plutôt décrite comme un «fiasco». Qui dit vrai? Sans doute que la réalité se situe quelque part à mi-chemin. Mais une chose est sûre, cette nouvelle clinique est loin de faire l’unanimité.

«C’est quasiment de l’amateurisme. Il y a trop de demandes pour les services offerts. À 7 h 25 le matin, c’est plein», lance sans appel Andrée Lanneville.

Cette ancienne infirmière a critiqué la fermeture de l’urgence depuis le jour un. Elle a d’ailleurs initié une pétition contre cette fermeture qui a recueilli quelque 7000 signatures.

Les gens ne sont pas tous aussi sévères envers la nouvelle clinique. Plusieurs ont fait part de leur satisfaction dans les médias sociaux. D’ailleurs, le Centre intégré universitaire de la santé et des services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec (CIUSSS MCQ) explique qu’un sondage effectué de façon indépendante, cet automne, par des membres du comité des usagers, était positif envers la clinique. Ainsi, selon le CIUSSS, 87 % des gens se sont dit très satisfaits de la réponse à leur problématique de santé et 97 % recommanderaient la clinique à un proche. «L’objectif de la démarche était d’obtenir le pouls des usagers dans le but d’améliorer les soins et services dispensés à la clinique», a expliqué, par courriel, Julie Michaud, agente d’information au CIUSSS. Un bilan plus exhaustif devrait être fourni d’ici quelques semaines, a-t-elle précisé.

Mais encore faut-il réussir à obtenir un rendez-vous. Les gens de Cap-de-la-Madeleine doivent vraisemblablement faire le deuil de leur urgence parce que l’époque où on pouvait se présenter au Centre Cloutier-du Rivage à toute heure du jour et espérer rencontrer un médecin après quelques heures d’attente est bel et bien révolue. Une petite visite à la clinique, jeudi matin, vers 8 h 40, a permis de constater qu’il n’y avait plus de rendez-vous disponible. On semblait même étonné qu’on se présente à une heure si tardive. On nous a avisé d’appeler le matin à 7 h 30 pour espérer rencontrer une IPSPL (infirmière praticienne spécialisée en soins de première ligne), et qu’en une demi-heure, les places sont habituellement toutes prises.

Nathalie Perron, présidente du Syndicat des professionnelles en soins de la Mauricie et du Centre-du-Québec, peut en témoigner. Deux de ses proches se sont rendus à la clinique dernièrement, mais à 6 h 45, tous les rendez-vous avaient déjà été attribués. «L’employeur dit que les gens sont satisfaits un coup le service obtenu. Mais si tu te présentes et qu’en bout de ligne, tu ne peux pas voir un professionnel, il y a probablement des impacts sur les gens parce qu’ils sont obligés de se trouver une ressource alternative.»

Combien de personnes sont refusées chaque jour? Le CIUSSS MCQ dit ne pas tenir de telles statistiques. Mais après une semaine d’ouverture, en octobre, la directrice adjointe des services de santé primaire au CIUSSS MCQ, Karine Lampron, avait indiqué qu’entre 10 et 15 personnes par jour devaient rebrousser chemin faute de place, et que de 20 à 30 personnes ne parvenaient pas à obtenir un rendez-vous par téléphone.

Depuis l’ouverture, le CIUSSS affirme que 6700 consultations ont été effectuées dans l’ensemble des services de la Clinique de proximité Cloutier. La moyenne est de 51 usagers par jour la semaine. En moyenne, 55 % des usagers sont vus par une IPSPL la semaine et la fin de semaine, soit environ 28 personnes la semaine. Les autres usagers voient l’infirmière clinicienne ou d’autres spécialistes comme un travailleur social, une nutritionniste, etc. Les médecins rencontreraient surtout leurs propres patients.

La moyenne de l’urgence était de 53 patients par jour avec un horaire de 16 heures alors que la clinique est ouverte 12 heures la semaine.

Mme Lanneville salue le travail des IPS, mais elle estime qu’il n’y a pas suffisamment de sans rendez-vous. Selon elle, parmi les patients des IPS, certains reviennent pour des suivis, ce qui réduit encore le nombre de disponibilités. «La question c’est: est-ce que la clinique répond à son mandat? La réponse est non, parce qu’il n’y a pas de sans rendez-vous. Tu ne peux pas te présenter là parce que tu t’es coupé, parce que tu as un hameçon dans le doigt, parce que tu as un corps étranger dans l’œil. Ils vont te transférer, ils vont te réorienter, alors tu vas aller augmenter le temps d’attente au CHRTR [maintenant le CHAUR, N.D.L.R.]», déplore Mme Lanneville. Lors de l’annonce du projet, le CIUSSS assurait que les gens pourraient encore se présenter sur place pour une consultation sous forme de sans rendez-vous, rappelle-t-elle.

Nathalie Perron

Le CIUSSS précise que le mandat de la clinique est de mieux desservir la population du secteur Cap-de-la-Madeleine, d’offrir un suivi plus global à la population plutôt qu’une consultation ponctuelle comme c’est le cas dans une urgence et de développer une offre de service diversifiée grâce à la contribution de divers professionnels de la santé comme un inhalothérapeute, un travailleur social, un kinésiologue, etc. Au niveau du volume, l’objectif est de rencontrer entre 40 et 70 usagers par jour la semaine. Est-ce que la population de Cap-de-la-Madeleine est véritablement mieux desservie?

Pour Mme Lanneville, cette clinique n’a de proximité que le nom. «C’était pour desservir le bas du Cap, les gens qui ont des besoins, qui ont peu de moyens et qui sont plus âgés. Mais les gens âgés qui n’ont pas de char, et qui vont à la clinique de proximité pour avoir un soin, ça ne marche pas, parce qu’ils ne les prennent pas. C’est un leurre. La clinique de proximité, oui elle est proche, mais on ne peut pas y aller et s’en servir», décrie-t-elle.

Mais le CIUSSS affirme que plus de 1500 personnes du secteur Cap-de-la-Madeleine ont maintenant un médecin de famille depuis la mise en place de cette clinique. De plus, un centre de prévention clinique permet à 170 personnes du secteur Cap-de-la-Madeleine de bénéficier d’un service de suivi global en maladies chroniques ou d’un suivi qu’ils n’avaient pas auparavant, selon le CIUSSS. «Le taux de personnes en provenance de Trois-Rivières (90 %) et principalement du secteur Cap-de-la-Madeleine (60 %) a augmenté de façon importante depuis l’ouverture. On peut donc constater que la prise en charge de cette clientèle se fait et qu’on atteint l’objectif de la clinique», soutient Mme Michaud.

La clinique a aussi de la difficulté à recruter des IPSPL. Des postes ne sont toujours pas comblés. Radio-Canada Mauricie révélait, la semaine dernière, que durant certaines heures d’ouverture, il n’y a pas du tout d’IPSPL sur place.

Le CIUSSS affirme qu’il n’y a eu qu’une journée sur environ 120 au cours de laquelle aucune IPS n’était en poste. Quant aux 22 journées où certaines heures n’étaient pas comblées, des IPS ont été ajoutées à d’autres moments de la semaine. «Au total, c’est 89 heures de plus en couverture d’IPS que nous avons ajoutées en surplus (44 heures de plus en octobre, 93 en novembre et 36 en décembre)», note Mme Michaud. Des médecins sont aussi venus prêter main-forte aux IPS lors de journées plus difficiles à combler comme durant la période des Fêtes, ajoute-t-elle. Finalement, une infirmière clinicienne est toujours sur place.

Au Syndicat des professionnelles en soins de la Mauricie et du Centre-du-Québec, qui avait accusé le CIUSSS d’improvisation lors de l’annonce du projet, on n’est pas étonné de cette situation. «Ce n’était pas le projet en tant que tel qui était remis en question, mais peut-être la rapidité avec laquelle il a été mis en place», note Mme Perron. Certaines IPSPL travaillant dans d’autres installations craignent maintenant d’être obligées de combler des plages horaires à la clinique de proximité en raison du manque de main-d’œuvre. «Ce qu’on peut entendre c’est que l’employeur veut commencer à obliger des IPSPL qui sont dans les GMF à aller à la clinique. Elles ne sont pas contentes parce qu’elles ont aussi un suivi de clientèle dans leur GMF. Elles ont un champ de pratique, et à la clinique, c’est d’autres procédures et d’autres façons de faire», souligne Mme Perron.

L’embauche est d’autant plus difficile, selon le CIUSSS, que de façon générale, dans l’ensemble de la province, les IPS travaillent de 8 h à 16 h, du lundi au vendredi. La clinique est toutefois ouverte jusqu’à 20h la semaine ainsi que de 8h à 16h les fins de semaine.

Mais des étudiantes qui vont être diplômées à l’automne seraient intéressées. «Je pense qu’à partir de cet automne, on devrait mieux respirer, souligne Mme Perrron. Il devrait y avoir une équipe beaucoup plus complète pour assurer le service, mais je pense qu’on est encore devant quelques mois difficiles.»

À la Démarche des premiers quartiers, des citoyens ont fait part de leurs commentaires vis-à-vis la clinique de proximité. «Je ne suis pas capable de dire si c’est plus négatif ou plus positif. Il y a des éléments qui fonctionnent pour certains, et les mêmes éléments ne fonctionnent pas pour d’autres», explique Caroline Guay, coordonnatrice.

De toute façon, selon cette dernière, il est beaucoup trop tôt pour émettre un bilan. Il faut tenir compte, selon elle, que le changement est en train de s’instaurer et de la pénurie de main-d’œuvre. «Avant de se positionner, avant d’émettre une opinion, on veut s’assurer d’avoir rencontré tous les acteurs, et bien sûr, d’avoir pris le temps de bien analyser les enjeux», souligne-t-elle.

Andrée Lanneville

Toutefois, si un élément fait bel et bien l’unanimité dans ce dossier, c’est que la population de Cap-de-la-Madeleine souhaite conserver un service de santé.

«Ce qu’on nous avait dit lorsqu’on avait rencontré le CIUSSS, c’est que de toute façon l’urgence fermait. Dès le départ, notre réaction avait été qu’on voulait un maintien de service à Cap-de-la-Madeleine. Maintenant, on est avec une clinique de proximité qui en est à ses premiers balbutiements, qui a des éléments qui vont bien et d’autres qui sont plus difficiles. Mais moi, ce que je sens sur le terrain, c’est que tout le monde travaille à ce que ça fonctionne, fait valoir Mme Guay. La chose la plus importante quand on parle avec les citoyens, c’est qu’il faut qu’on ait encore accès à un service de santé.»