Tristan Milot, professeur en psychoéducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières.
Tristan Milot, professeur en psychoéducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Choix déchirant en temps de pandémie: santé publique ou santé mentale des jeunes?

Brigitte Trahan
Brigitte Trahan
Le Nouvelliste
Trois-Rivières — L’Association des pédiatres du Québec faisait part, au cours des derniers jours, de son inquiétude envers les adolescents face aux mesures sanitaires qui leur sont imposées et parlait même d’un «sacrifice générationnel».

En zone rouge, les élèves du secondaire passent une journée sur deux à la maison. À l’école, le port du masque est obligatoire, même dans les classes et la cour d’école. C’est sans compter l’interdiction des activités sportives de groupe. Les pédiatres craignent que les mesures sanitaires actuelles entraînent la multiplication des cas de cyberdépendance, de troubles anxieux, de troubles alimentaires et anticipent même une épidémie d’intoxications chez les adolescents.

L’affirmation n’est certainement pas applicable à tous les adolescents, en particulier ceux qui vont bien à l’école et ceux qui évoluent dans un milieu où ils sont bien encadrés, mais c’est une tout autre histoire pour les nombreux enfants qui vivent des difficultés d’apprentissage ou dans des milieux défavorisés, selon Annie Presseau, professeure au département des sciences de l’éducation de l’UQTR.

Cette dernière œuvre tout particulièrement en pédiatrie sociale, c’est-à-dire avec les enfants les plus vulnérables, les enfants en milieux défavorisés qui «sont beaucoup mieux à l’école qu’à la maison dans la mesure où le contexte à la maison est souvent plein de stress toxique», dit-elle.

«Il y a beaucoup d’anxiété de la part des parents pour toutes sortes de raisons, comme la conciliation travail-famille ou les préoccupations financières. Dans ce contexte-là, le milieu scolaire devient vraiment un lieu où l’enfant est un peu comme dans une bulle», dit-elle, pas au sens de bulle classe, «mais de bulle protégée où il a ses repères, une routine, un lien fort qui peut se développer avec son ou ses enseignants. Dans ce cadre-là, c’est beaucoup plus bénéfique qu’il soit à l’école que si l’on fermait les écoles», fait-elle valoir.

«Qu’on pense aux enfants ou aux adolescents, l’intérêt de la démarche (de l’Association des pédiatres), au départ, c’est de rappeler qu’il y a des besoins au quotidien pour les enfants», analyse de son côté Tristan Milot, professeur en psychoéducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

«Je pense que le gouvernement démontre un intérêt pour ça. Je ne pense pas qu’il ne se préoccupe pas de la santé mentale des jeunes», constate-t-il, car le premier ministre Legault «a rappelé sa préoccupation à ne pas fermer les écoles».

Dans un contexte où la pandémie continue de faire des victimes et risque à tout moment de mettre à mal le système hospitalier, faut-il mettre en priorité la santé physique au détriment de la santé mentale des jeunes?

Annie Presseau, professeure au département des sciences de l’éducation de l’UQTR.

Les deux spécialistes sont loin d’avoir une opinion tranchée sur la question. Le professeur Milot rappelle que «la situation actuelle met en dialogue beaucoup de disciplines»: infectiologie, épidémiologie, psychologie, pédagogie, éducation, dit-il. «En tant que spécialiste du développement social et affectif, je me vois difficilement m’en prendre aux mesures du gouvernement sans pouvoir évoquer des arguments épidémiologiques. Je me sens mal placé pour juger de la catastrophe possible de la pandémie sur les urgences ou la rupture de services», fait-il valoir. «J’ai de la difficulté à avoir une évaluation juste de ce qui arriverait si l’on n’agissait pas. Ça me fait demeurer prudent», explique-t-il.

Parler de génération sacrifiée est une chose, mais dans d’autres disciplines, «on parle aussi de ce qu’on va laisser en termes de dette publique, de rupture des services», voire de perte de pouvoir économique, rappelle-t-il.

Face à cela, il faut donc voir la notion de «génération sacrifiée plus largement», estime-t-il.

La professeure Presseau, de son côté, dit observer «beaucoup d’anxiété» chez les jeunes. Elle s’inquiète du fait qu’ils ne peuvent plus se rencontrer autour d’activités sportives ou voir leurs amis. Il serait dommageable de les retirer de l’école pour qu’ils ne soient plus en relation avec les personnes qui sont significatives pour eux», fait-elle valoir. «Il ne faut pas sous-estimer la part de la santé mentale. C’est aussi important que la santé physique.»

La professeure Presseau s’intéresse tout particulièrement aux enfants qui ont des difficultés scolaires, des difficultés d’apprentissage et pour eux, «c’est clair que ça a été dommageable, la fermeture des écoles» au printemps, dit-elle, même à court terme.

«Il y a des enfants qui ont fini l’école le 13 mars», rappelle-t-elle. Les cours à distance, dit-elle, «ne font pas de miracles». En 2e année, les enseignants «voient vraiment la différence, cette année, avec des enfants qui n’ont pas complété leur 1re année», illustre-t-elle. «C’est clair que ça a laissé des séquelles et les enfants en difficulté, avec des troubles d’apprentissage, sont ceux qui sont les plus sensibles à une longue période sans faire de travail intellectuel.»

Annie Presseau prévoit donc «une hausse significative du décrochage», surtout que ces jeunes-là ont l’occasion de trouver du travail et donc d’aller y chercher la stimulation et la vie sociale dont ils ont besoin.

Selon le professeur Milot, un des facteurs, en particulier chez les jeunes enfants, «c’est la capacité de pouvoir s’appuyer sur des adultes qui sont capables d’absorber le choc».

«Chez les jeunes enfants, la régulation du stress, c’est une compétence qui se développe chez soi au cours de l’enfance, de l’adolescence et de l’âge adulte, mais ces capacités, qui deviennent éventuellement intériorisées reposent au départ beaucoup sur la capacité des adultes autour de l’enfant, les adultes qui vont l’accompagner dans la régulation du stress ou des émotions qui sont plus négatives», explique-t-il.

De là toute l’importance, aussi du milieu scolaire en tant que filet social, dit-il et d’assurer des services pour aider également les parents à traverser cette crise.