Sandra Blais, directrice de l’école primaire Cardinal-Roy.
Sandra Blais, directrice de l’école primaire Cardinal-Roy.

Autopsie d’une éclosion de COVID-19 dans une école défavorisée très spéciale

Brigitte Trahan
Brigitte Trahan
Le Nouvelliste
Trois-Rivières — Deux novembre 2020. Une éclosion de cas de COVID-19 oblige le Centre de services scolaire du Chemin-du-Roy, en collaboration avec la Santé publique, à mettre en pause les 40 employés et les 234 élèves de l’école primaire Cardinal-Roy de Trois-Rivières. Le 5 novembre, la fermeture doit être prolongée et le retour ne se fera que progressivement à compter du 16 novembre. Pas moins de 28 membres du personnel et 39 élèves ont reçu un diagnostic de COVID-19. L’enseignement doit basculer à distance.

Cardinal-Roy est toutefois bien chanceuse dans sa malchance. Un filet scolaire tout à fait exceptionnel et unique dans la région vient en effet soutenir tout ce beau monde.

Plus d’une centaine de parents de cette école n’ont ni ordinateur ni service internet à la maison. Le CSS avait prévu le coup. On leur prête rapidement non seulement des portables, mais également des clés mobiles LTE pour accéder à Internet afin de permettre à leurs enfants d’être en classe à distance.

Le problème, d’emblée, c’est que beaucoup de ces parents n’ont pas l’habitude de se servir d’un ordinateur. «Il faut être capable de l’ouvrir et de naviguer dessus. Une fois qu’il est ouvert, où est-ce que je clique?» demande Marie-Josée Tardif, coordonnatrice, avec sa sœur Sylvie, de l’organisme d’alphabétisation COMSEP.

En temps de pandémie, l’organisme ne peut plus, évidemment, recevoir chez lui tous ces parents pour les former à l’usage de ces indispensables ordinateurs. On les a donc accueillis par petits groupes «ou bien on est allé chez eux», raconte Marie-Josée Tardif.

Il y avait toutefois plus urgent encore, lors de cette éclosion. Dès qu’un premier cas de COVID-19 est confirmé dans une classe, la rapidité des interventions de la Santé publique est un facteur clé pour limiter la propagation du virus.

Pour le territoire du CIUSSS de la Mauricie et du Centre-du-Québec, c’est une véritable armée de près de 100 personnes qui est disponible tous les jours de la semaine ainsi que les week-ends, de 8 h à 20 h, pour intervenir et soutenir les écoles en pareilles circonstances. «On a les coordonnées de tout le monde», indique Louise Bourassa, chef du service Évolution de la pratique en santé publique.

«Dès le début de la première vague, on a rencontré l’ensemble des écoles sur notre territoire en présence, soit environ 250 écoles, pour savoir quels étaient leurs besoins, ajuster nos services, leur donner un coup de main sur les mesures sanitaires, sur la mise en place de ces mesures-là, mais aussi pour avoir un portrait ou un écho du climat social ou du climat scolaire, autant pour les élèves que les membres du personnel», dit-elle.

En pareil cas, deux équipes d’intervention coordonnent alors leurs activités. La première appelle la personne de l’école qui a reçu un test positif. «À l’intérieur de deux heures, on a déjà communiqué avec la direction d’école pour l’informer de la situation et prendre des mesures, s’il y a lieu», indique Mme Bourassa. L’idée, c’est de stopper la transmission le plus vite possible.

«Dès qu’il y a plusieurs cas qui nous amènent à penser qu’il y a une éclosion dans un milieu, on s’assoit avec la direction du centre de services scolaire, la direction de l’école, nos équipes au niveau des enquêtes, donc les infirmières, les médecins, moi au niveau de la prévention-promotion et une personne de notre équipe de santé au travail, pour être capable de voir quels sont les besoins du milieu scolaire», explique-t-elle.

Entre aussi en scène l’équipe d’Éric Tremblay, le directeur adjoint du Continuum jeunes en difficulté et santé mentale jeunesse. «On a maintenant une équipe ‘‘anxiété COVID’’ dans le contexte où il y a beaucoup d’éléments anxieux. On a une équipe qui est en soutien au monde scolaire, autant les enseignants que le personnel non enseignant comme les psychologues, éducateurs et psychoéducateurs, pour savoir comment repérer l’anxiété chez les jeunes, comment intervenir et où les référer au besoin», dit-il.

Autres langues, autres cultures

Comme l’explique la directrice de l’école Cardinal-Roy, Sandra Blais, la clientèle scolaire ici est composée de beaucoup d’immigrants et une trentaine d’élèves sont des autochtones. L’école est également classée sous un indice de défavorisation de 10, soit une des plus défavorisées au Québec. C’est toutefois une des écoles, peut-être même l’école la mieux entourée de la région.

Sandra Blais, qui en est la directrice depuis 10 ans, n’a que des éloges pour la multitude d’organismes qui soutiennent ses élèves et même leurs parents. Quelques-uns interviennent même directement dans l’école à l’année.

Mme Blais souligne notamment l’apport de l’Office municipal d’habitation, de la Pédiatrie sociale et de la ressource FAIRE dont les bénévoles se sont rendus, avec les interprètes du SANA, dans chacune des familles pour remettre les directives sanitaires à suivre pour limiter la pandémie.

Le SANA, le Service d’accueil aux nouveaux arrivants, est un acteur indispensable pour cette école. «On est dans toutes les écoles où il y des enfants d’immigrants et de réfugiés», indique son directeur, Ivan Suaza, dont Cardinal-Roy.

Le SANA possède en effet des équipes d’ICI (intervenants communautaires interculturels) ainsi que la Banque d’interprètes de la Mauricie qui offre des services d’interprètes aux écoles pour passer des messages dans différentes langues. «On travaille en partenariat avec les écoles, mais aussi avec les gens de l’Office municipal d’habitation, car il y a plusieurs clients de l’OMH qui sont dans les différentes écoles. On sensibilise les familles à se protéger et protéger leurs enfants», explique M. Suaza.

«À Cardinal-Roy, on s’est mobilisé rapidement pour aider la directrice, c’est une personne qui travaille depuis longtemps avec le SANA de Trois-Rivières. Les ICI sont allés à l’école et ont contacté les différentes familles, ont passé les messages et se sont assurés que les gens comprennent les messages comme quoi ils devaient aller se faire tester», raconte M. Suaza.

Ivan Suaza, directeur général du SANA de Trois-Rivières

Alphabétisation

Les écoles aux grands indices de défavorisation de Trois-Rivières, Cardinal-Roy en particulier, vivent une relation unique avec certains organismes.

C’est le cas de COMSEP dont la mission prend de plus en plus d’ampleur à cause des besoins générés par la pandémie. «Avant, on était avec 7 écoles. Avec la pandémie, en une semaine, ce nombre est passé à 11», raconte Sylvie Tardif. «Ce sont toutes des écoles avec un indice de défavorisation de 9 et 10 dans la ville de Trois-Rivières», dit-elle.

Afin de répondre à la demande, «on a loué deux autres locaux, soit le sous-sol de l’église Saint-Laurent et celui de l’église Saint-Eugène qui appartient à des groupes communautaires, dont Ebyôn qui est un de nos grands partenaires, parce qu’on veut se rapprocher des écoles. On est en train d’évaluer la possibilité d’en louer un dans le secteur Trois-Rivières-Ouest», dit-elle.

Devant l’urgence de la situation engendrée par la pandémie et fort de nouvelles subventions, COMSEP a su rapidement élargir ses interventions.

Pour soutenir COMSEP dans ses efforts, pas moins de 17 étudiants du Cégep de Trois-Rivières ont levé la main pour la portion aide aux devoirs et aux leçons.

Aide les parents

«La mission de l’école, c’est l’enfant. La mission de COMSEP, c’est la réussite scolaire par les parents», explique Marie-Josée Tardif. En temps de COVID, fait-elle valoir, le milieu scolaire «n’a pas le choix de travailler avec les parents», dit-elle.

Les petits qui sont à la maison au lieu d’être en classe ont en effet besoin de l’aide de leurs parents pour suivre la matière. Même en maternelle, si l’enfant ne réussit pas toutes les compétences, il ne peut se rendre en première année, fait-elle valoir. C’est pourquoi COMSEP implique toujours les parents et vient même d’ajuster sa stratégie à cet effet. Pour l’aide aux devoirs et aux leçons, «pendant la première demi-heure, on est avec les parents qui vont monter des outils d’apprentissage scolaires pour chez eux. La deuxième demi-heure, le parent rejoint l’enfant. Soit il pratique son outil, soit il fait un jeu de société éducatif. Tu ne désengages pas le parent parce qu’à un moment donné il se sent plus compétent», fait valoir Marie-Josée Tardif.

«Le premier besoin, c’est que les parents puissent accompagner les enfants quand les écoles sont fermées», souligne-t-elle.

Au CIUSSS MCQ, «dès le début de la 2e vague, le milieu scolaire et nous, on a entamé des rencontres chaque semaine avec les cinq Centres de services scolaires pour se partager une préoccupation commune qui était comment vont nos jeunes et comment peut-on les aider et comment peut-on également aider les familles», raconte Éric Tremblay.

«Nous sommes en train, dans les prochains jours ou les prochaines semaines, d’organiser des conférences virtuelles à l’intention des parents en lien avec l’anxiété. On va le faire par territoire de CSS. Ce sont des choses qu’on travaille avec le milieu scolaire», dit-il.

«On a besoin de travailler avec les parents. On ne veut pas être qu’un dispensateur de services. C’est important pour nous de travailler avec les parents parce que ce sont les premiers adultes qui sont près de nos jeunes. Ils sont souvent nos premiers interlocuteurs», fait-il valoir.

Le CIUSSS MCQ prévoit également, d’ici environ deux semaines, donner des ateliers à des parents d’enfants de 6 à 12 ans et de 13 à 18 ans sur le thème de la gestion de l’anxiété avec son enfant, ajoute M. Tremblay.

«Notre objectif final c’est vraiment de maintenir les écoles ouvertes, s’assurer que le milieu scolaire soit un milieu sécuritaire au niveau des mesures, mais aussi sécuritaire pour la santé mentale des jeunes, pour qu’ils puissent continuer à bien se développer», renchérit Louise Bourassa.

Les enseignants

Les enseignants ne sont pas en reste dans ces écoles qui sont certes parmi les plus défavorisées, mais aussi parmi les plus choyées de la région.

COMSEP, pour un, «travaille avec les profs. Soit on va à l’école, soit ils viennent ici. On monte des trousses d’activités à faire pour les parents pour les maternelles 4 et 5 ans», indique Marie-Josée Tardif.

Éric Tremblay et Louise Bourassa du CIUSSS MCQ.

Du côté du CIUSSS, «on a créé des trousses pour les membres du personnel portant sur les mesures de sécurité, le climat, l’activité physique, pour soutenir les enseignants, pour savoir comment aborder ces éléments-là avec les élèves du primaire jusqu’à la fin du secondaire. Une cinquantaine d’outils ont été créés par la Direction de santé publique Mauricie MCQ pour accompagner nos partenaires scolaires.», raconte Louise Bourassa.

«Sans tous ces organismes, tout serait différent», estime la directrice de l’école Cardinal-Roy.