Plusieurs dizaines de personnes ont dénoncé par communiqué la position du Grand Conseil de la Nation Waban-Aki envers l'artiste Sylvain Rivard.
Plusieurs dizaines de personnes ont dénoncé par communiqué la position du Grand Conseil de la Nation Waban-Aki envers l'artiste Sylvain Rivard.

Appropriation culturelle: un regroupement en soutien à l'artiste Sylvain Rivard

Matthieu Max-Gessler
Matthieu Max-Gessler
Le Nouvelliste
Trois-Rivières — L'artiste Sylvain Rivard, accusé par le Grand Conseil de la Nation Waban-Aki de se présenter à tort comme Abénakis et de faire de l'appropriation culturelle, a reçu cette semaine le soutien de plusieurs dizaines de personnes, des Abénakis, des membres des Premières Nations et des non-Autochtones. Celles-ci croient que le traitement qui lui a été réservé par le Grand Conseil est injuste et certaines dénoncent une dérive dans la dénonciation de l'appropriation culturelle.

«Monsieur Rivard a toujours été bienveillant avec les Abénakis, autant généreux de son savoir et de son savoir-faire que de son art. Ce n’est pas parce qu’il n’a pas de statut autochtone qu’il n’en a pas l’esprit, le cœur et l’âme. Pour nous, ces valeurs sont plus importantes que la reconnaissance officielle d’un quelconque statut. S’il suffit d’obtenir ce statut pour pouvoir se permettre de générer du ressentiment, d’être irrespectueux et de détruire autant des œuvres que leur auteur, nous ne valons pas plus que ce que nous reprochons aux autres qui, sous prétexte de telle religion ou culture, provoquent les guerres ou les conflits», écrit ce collectif dans un communiqué.

Le collectif affirme par ailleurs que la Nation Waban-Aki, qui regroupe les communautés abénakises d'Odanak et de Wôlinak, n'a pas été consultée sur ces questions. Il invite par ailleurs M. Rivard à devenir membre de la nation abénakise, à titre honorifique.

Parmi les membres de ce collectif, on retrouve notamment l'artiste Élise Boucher-DeGonzague, l'anthropologue et muséologue Nicole O'Bomsawin et le journaliste Guy O'Bomsawin. Ce dernier considère qu'il est absurde d'exclure des experts de la culture des Premières Nations sous prétexte qu'ils n'ont pas de statut officiel comme autochtones. 

«On ne peut pas exclure ou interdire à des chercheurs de faire part publiquement de leur savoir et leur recherche sur la culture autochtone, puisque ce ne sont pas nécessairement des autochtones qui ont aujourd'hui ce savoir-là. Ce sont des chercheurs, des ethnologues et des anthropologues qui nous ont appris comment vivaient nos ancêtres et comment ils s'habillaient. Juste parce que c'est notre histoire, on ne peut pas l'inventer», a-t-il affirmé dans une entrevue accordée au Nouvelliste. 

Guy O'Bomsawin

Bien qu'il ne connaisse pas le détail des origines qu'affirme avoir M. Rivard – il viendrait d'une famille qui avait quitté la communauté abénakise d'Odanak, comme beaucoup de familles l'ont fait au siècle dernier -, M. O'Bomsawin croit qu'il n'y a aucun mal à ces prétentions, d'autant plus que de nombreux Québécois sont de descendance abénakise ou autochtone, selon lui.

«Pour ce que je sais de Sylvain, il est dans la continuité de ceux qui nous ont appris en quoi consistaient les mœurs et la vie de jadis. Il nous a permis de voir et d'accepter que l'habillement des Abénakis ne correspond pas à ce qu'on a vu dans les films», a-t-il ajouté, en indiquant souhaiter que l'artiste continue à partager son savoir sur la culture abénakise.
M. O'Bomsawin indique par ailleurs avoir du mal avec le concept d'appropriation culturelle, puisque selon lui, les emprunts à d'autres cultures sont ce qui a permis de bâtir la société moderne occidentale.

«La richesse de la société, c'est de mettre en commun les connaissances de tous. Il y a une dérive qui se produit en ce moment, une incompréhension de ce qu'est l'évolution. C'est une marche constante», estime-t-il.

«À vouloir trop se distinguer, on devient exclusif. On exclut les autres et ça nous exclut de la société», ajoute M. O'Bomsawin.

«Je trouve que c'est dangereux»

Nicole O'Bomsawin dit elle aussi avoir du mal avec l'emploi du terme appropriation culturelle par le Grand Conseil de la Nation Waban-Aki. Selon elle, il est employé à tort. L'anthropologue éprouve donc un profond malaise avec la position du Grand Conseil.

«De dire qu'on peut décider nous-même de l'identité de quelqu'un d'autre, c'est un courant qui existe et qui est utilisé beaucoup par la droite, pour qui il ne faudrait pas avoir trop de métissage. Je trouve que c'est dangereux d'aller dans cette direction-là, surtout dans un moment où on parle de réconciliation avec les peuples autochtones. La crainte que j'ai, c'est que les gens vont hésiter à travailler avec nous ou de nous proposer des projets parce qu'ils auront peur de se faire accuser d'appropriation culturelle. Je connais des gens pour qui c'est déjà le cas, qui disent: on n'ose pas parce que c'est un terrain glissant», ajoute-t-elle. 

Nicole O'Bomsawin

Mme O'Bomsawin souligne d'ailleurs qu'ironiquement, la culture abénakise a elle-même fait des emprunts à d'autres cultures.
«Les pow-wow qui sont organisés à Odanak et à Wôlinak, les gens sont fiers d'y participer, mais ça ne se faisait pas ici, ce n'était pas là avant. C'est un emprunt culturel aussi», illustre-t-elle.

Concernant Sylvain Rivard, Mme O'Bomsawin considère qu'il est faux d'affirmer qu'il a profité de la communauté d'Odanak pour se «bâtir un crédit culturel» sans rien redonner en échange, comme l'affirmait dans son communiqué le Grand Conseil.

«Il a toujours dit que ses connaissances venaient de telle ou telle personne. Il a toujours fait ça dans le respect. Et il a fait beaucoup pour Odanak. Il a appris beaucoup et après, il a redonné au Musée des Abénakis, en répondant à plein de questions que les employés, surtout les jeunes et les non-autochtones, avaient. Je ne pense pas qu'on puisse comparer ce que Sylvain fait à d'autres comme Aigle bleu ou Mushum (deux Québécois qui ont prétendu être autochtones pour vendre des produits ou des soins soi-disant tirés du savoir traditionnel des Premières Nations, selon un reportage de l'émission Enquête à Radio-Canada), qui sont des imposteurs jouant sur la spiritualité et qui ont fait de l'argent avec ça. S'approprier une culture, c'est la prendre pour soi, pour son propre bénéfice, et ce n'est pas le cas de Sylvain», dit Mme O'Bomsawin de celui qu'elle qualifie d'ami. 

Nicole O'Bomsawin déplore l'annonce du Grand Conseil de la Nation Waban-Aki que le Musée des Abénakis ne collaborera plus avec Sylvain Rivard.

Celle qui a été directrice du Musée des Abénakis pendant 22 ans déplore également l'annonce du Grand Conseil que l'institution ne collaborera plus avec Sylvain Rivard. Selon elle, ce sont les Abénakis qui risquent de perdre au change. Elle estime par ailleurs que de nombreuses personnes à Odanak, où elle demeure, sont en désaccord avec la position du Grand Conseil, mais n'osent le dire à haute voix, un sentiment que dit partager Guy O'Bomsawin.

Le Nouvelliste avait tenté, la semaine dernière, de rejoindre Sylvain Rivard, mais celui-ci n'a pas répondu à nos demandes d'entrevue.