L’entrée de l’Aluminerie de Bécancour affichait le calme des beaux jours, ce qui tranchait avec le campement des lockoutés sur la ligne de piquetage.

Aluminerie de Bécancour: début d’un temps nouveau

ANALYSE / C’était jour de rentrée, vendredi, à l’Aluminerie de Bécancour. Dans le stationnement, des travailleurs étaient visiblement heureux de se retrouver ailleurs que sur une ligne de piquetage. La présence de plusieurs dizaines de véhicules témoignait d’ailleurs de la reprise officielle des opérations.

Car déjà depuis quelques jours, des groupes de salariés syndiqués avaient reçu des formations de mise à niveau. Par exemple, dans une partie du stationnement, on pouvait y voir au loin des conducteurs de chariots élévateurs se livrer à des exercices, sous le regard amusé de leurs compagnons bien installés dans leur chaise pliante, sous un soleil de plomb.

Évidemment, en ce jour 1, la scène familière d’employés qui franchissent les tourniquets de sécurité d’une usine tranchait avec le décor des 18 derniers mois où l’entrée de l’aluminerie était plutôt obstruée par un campement de lockoutés. Combien de fois les dirigeants syndicaux y auront convié les médias pour faire part de leurs revendications et annoncer les nombreux soutiens financiers. Aujourd’hui, c’est silence radio du côté du Syndicat des Métallos, ne voulant pas risquer de contrevenir au protocole de retour au travail qui interdit tout commentaire désobligeant sur l’employeur.

Il faut dire que celui-ci a maintenant le gros bout du bâton pour imposer sa loi, oups, sa vision. Déjà l’entreprise n’avait pas hésité à mettre en lock-out son personnel syndiqué le 11 janvier 2018. Et le temps aura fait son œuvre pour faire plier les membres de la section locale 9700. En assemblée générale, malgré la recommandation de rejet d’une autre offre «finale et globale», ils auront été près de 80 % à dire oui à la compagnie et non à l’exécutif syndical. Une gifle qui aura mené à la démission du président Clément Masse, figure emblématique des relations de travail à l’ABI.

D’ailleurs, ce changement de garde au niveau des instances syndicales fait partie de cette rupture avec le passé, dont parle le professeur titulaire en relations de travail à l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez, qui est devenu une tête d’affiche de ce conflit par ses analyses détaillées.

«Les travailleurs ne retrouvent pas les avantages de la convention collective échue en novembre 2017, spécialement au niveau de l’organisation du travail, de la limitation de la sous-traitance et du régime de retraite», fait remarquer le spécialiste.

«Quant à l’employeur, il pourra organiser le travail avec des équipes de taille plus réduite et imposer le travail continu. Si un salarié a complété ses tâches à un endroit donné, celui-ci pourra être réaffecté à des tâches connexes, limitant ainsi les rappels au travail et le temps supplémentaire», renchérit-il.

Or, ces changements organisationnels se déroulent dans un contexte de «régime militaire», selon un travailleur syndiqué. La durée des pauses serait même surveillée à la minute près. Et l’accueil, quoique poli, ne s’est pas fait sans agent de sécurité près des casiers ou à l’entrée de la cafétéria, selon son témoignage. Ce qui amène ce même travailleur à prédire plusieurs suspensions. À tout cela s’ajoutent, dit-il, plusieurs abolitions de postes de jour.

La journée du 26 juillet 2019 restera celle du retour au travail officiel des salariés syndiqués à l’Aluminerie de Bécancour.

Malgré ces murmures à l’interne, on jubile à l’externe. Celui qui avait concocté un menu spécial pour les lockoutés durant le conflit, Michaël Guay, du Restaurant rôtisserie Guay, à Bécancour, a déjà fait des livraisons de pizza à l’ABI, vendredi, pour une vingtaine de travailleurs. D’ailleurs, lorsque l’aluminerie tournera à plein régime, il s’attend à faire «80 grosses livraisons» par semaine.

«Je connais déjà du monde qui magasine présentement chez les concessionnaires automobiles. J’en ai un qui m’a dit: je me cherche une maison dans le coin, je vais être plus proche. Pour l’économie de la région, c’est reparti. Plus qu’ils vont réengager de monde, plus que ça va être bon pour l’économie», a confié le propriétaire.

À l’instar du chargé de projets chez H.M. Métal, Gabriel Neault, le directeur général chez Hydrexcel, Joaquim Blanchette, parle d’une très bonne nouvelle qui va amener «une hausse de travail», étant donné qu’il avait déniché d’autres contrats après le déclenchement du lock-out.

«J’ai des contrats annuels avec eux. En fait, j’avais déjà encore un petit peu d’ouvrage qui roulait, avec leur 1/6 de production totale. Quand ça va repartir au complet, je sais que je vais avoir plus d’entretien à faire. Et c’est sans compter la fabrication, pour laquelle on avait fait des soumissions aussi. On sait que ça va être un gros automne, il va falloir trouver du monde, des soudeurs, soudeurs-assembleurs, chargés de projets», énumère le copropriétaire, qui envisage passer de 30 à 35 employés «assez rapidement».

Son enthousiasme n’était visiblement pas contagieux vendredi matin, au Resto Le Gentilly, où les clients parlaient plutôt de l’écrasement d’hélicoptère qui a coûté la vie au président de Sagami-Savoura et à son fils. Comme quoi les mauvaises nouvelles font davantage parler que les bonnes...

Et au chapitre des mauvaises nouvelles, le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, pourrait bien en recevoir une, si jamais Alcoa décidait de payer ses taxes municipales uniquement en fonction du niveau de production qui était en vigueur pendant le conflit. Cela pourrait représenter un manque à gagner de trois millions de dollars.

Autre mauvaise nouvelle, cette fois pour les travailleurs d’ABI qui devront attendre un certain temps avant d’être rappelés: ils devront se contenter d’un soutien syndical de 375 dollars par semaine au lieu des 630 dollars qu’ils recevaient durant le lock-out. Et pour financer les assurances de ce groupe en attente, chaque salarié syndiqué se fera amputer sur sa paie un certain montant hebdomadaire à compter du 1er janvier 2020. Avec le remboursement d’une partie des allocations reçues au cours du conflit, c’est une somme de 67 dollars par semaine qui sera déduite du chèque de paie.

Mais la bonne nouvelle, c’est que près de 900 personnes vont retrouver leur pouvoir d’achat et la région va recommencer à bénéficier des retombées économiques de l’ABI. C’est sans compter que le retour au travail ouvre la voie à des investissements potentiels de 300 millions de dollars dans le futur.

Michaël Guay, du Restaurant rôtisserie Guay, à Bécancour, a déjà fait des livraisons de pizza à l’ABI, vendredi, pour une vingtaine de travailleurs.

Et tout ça, après beaucoup d’incertitude...