François Bourassa n’en revient pas qu’une autre personne âgée soit morte dans des circonstances similaires à celles de son père. On le voit devant l’affiche de la Villa du jardin fleuri qui a été démolie en décembre dernier.

Aînés morts de froid: «Ça m’enrage!»

Trois-Rivières — «Ça m’enrage!» François Bourassa ne décolère pas. Près de deux ans après la nuit glaciale qui lui a volé son père, voilà que la mort de la mère de Gilles Duceppe le replonge dans ce drame. Il ne comprend pas comment une tragédie semblable a pu se produire encore une fois.

«Aujourd’hui, je fais encore des entrevues pour quelqu’un qui est mort dehors gelé à cause d’une porte qui se ferme toute seule. C’est la même chose. Il n’y a rien qui a bougé. C’est épouvantable. Quand c’est arrivé, j’avais demandé une enquête publique, mais il ne s’est rien passé. On est encore à la case départ avec Mme Duceppe», déplore-t-il.

Le père de François Bourassa, André, est mort, dans la nuit du 25 au 26 février 2017, après être sorti par un froid mordant de la résidence Villa du jardin fleuri à Trois-Rivières. La porte de sa chambre lui permettait de sortir à l’extérieur. Toutefois, elle se barrait automatiquement en se refermant. L’homme de 79 ans, qui souffrait de problèmes cognitifs, s’est retrouvé piégé à l’extérieur. «Pourquoi est-ce qu’il y a des portes qui barrent automatiquement? Les personnes âgées ont les fonctions cognitives qui dépérissent. Ils viennent comme des enfants un moment donné. Mon père avait les doigts en sang tellement il a gratté à la porte pour rentrer, parce qu’il était trop mêlé pour penser à faire le tour et à se rendre à la porte d’en avant», raconte le Trifluvien.

La situation était d’autant plus révoltante que c’était le deuxième cas qui survenait à cette résidence. Le 16 avril 2016, Thérèse Roberge, 93 ans, s’était elle aussi retrouvée coincée à l’extérieur en pleine nuit après être sortie de la Villa du jardin fleuri. Elle n’est pas morte de froid, mais elle a fait une violente chute dans les marches de son balcon. Elle est décédée de ses blessures quelques jours plus tard.

La mère de Suzanne Ratelle, Thérèse Roberge, a perdu la vie après avoir été incapable de retourner à l’intérieur de la résidence Villa du jardin fleuri.

Comme M. Bourassa, le décès de Hélène Rowley Hotte, la mère de Gilles Duceppe, a ravivé de tristes souvenirs pour la fille de Mme Roberge, Suzanne Ratelle. «Ça a réveillé bien des choses. Ça nous touche ce qui arrive à cette dame, à cette famille. C’est réellement déplorable de mourir comme ça. C’est épouvantable. On s’en souvient toute notre vie de la façon dont la personne est partie, c’est sûr qu’on ne l’oublie pas», confie-t-elle.

À part André Bourassa, au moins un autre cas d’aîné mort de froid après être sorti de sa résidence pour personnes âgées est survenu en Mauricie depuis 2016. Il s’agit de Marcel Gauthier, 87 ans, décédé le 14 novembre 2016. Il vivait alors dans une résidence pour personnes âgées autonomes de Shawinigan. Il avait reçu son congé de l’hôpital de Shawinigan pour une infection deux jours avant son décès. Selon son dossier médical, M. Gauthier ne souffrait pas de problèmes cognitifs.

Selon le rapport du coroner, la veille de son décès, l’octogénaire était resté pris entre les deux portes de la résidence et semblait un peu confus. Finalement, dans la nuit du 14 novembre, il a quitté la résidence. Il est sorti par une porte arrière qui n’était jamais empruntée par les résidents. «Il est sorti en pyjama», raconte son fils, Jacques Gauthier. Dans la cour d’un voisin, il a trébuché et il s’est blessé à la tête en tombant. Il a été trouvé au matin, mais il était trop tard. M. Gauthier n’en veut pas à la résidence qui a toujours pris grand soin de son père, précise-t-il.

Jacques Gauthier croit davantage que les médicaments sont en cause. Il aurait aimé être averti des effets possibles de la nouvelle médication ou que l’hôpital l’envoie dans une maison de convalescence plutôt que de le retourner à sa résidence. «Le gros problème qui s’est produit, je pense que c’est la médication. Vu que ses médicaments avaient été changés, l’hôpital aurait dû l’envoyer dans une maison de transition», affirme M. Gauthier.

Le père de Jacques Gauthier, Marcel, est mort d’hypothermie après être sorti en pleine nuit de sa résidence pour personnes âgées à Shawinigan.

Lui aussi a été touché par le drame vécu par la famille Duceppe. «Aussitôt que j’en ai entendu parlé, ça m’a rappelé ce qui s’est passé c’est sûr. Mes trois soeurs et moi l’avons vécu, et ça n’a pas été facile. C’est un choc, et tout le monde a eu bien de la misère, mais on ne peut pas revenir en arrière.»

La mort de la mère de Gilles Duceppe fait l’objet d’une enquête du coroner. Les deux cas d’hypothermie survenus dans la région ainsi que le décès de Thérèse Roberge ont aussi été enquêtés par le coroner. Dans les trois cas, aucune recommandation n’a été émise. «Encore une fois, on dit qu’on va attendre le rapport du coroner. Dans le cas de mon père aussi, on m’a dit d’attendre le rapport du coroner. J’ai eu le rapport. Qu’est-ce que ç’a changé? Rien», déplore M. Bourassa. «On est encore à la case départ avec Mme Duceppe», ajoute-t-il.

Pour ce qui est de M. Bourassa et de Mme Roberge, le coroner Luc Malouin a mentionné dans son rapport que la Villa du jardin fleuri n’était pas adaptée pour les personnes en perte d’autonomie, car plusieurs chambres étaient dotées d’une porte donnant directement sur l’extérieur qui se barrait automatiquement. Ces risques n’étaient pas communiqués aux familles, a précisé Me Malouin, qui est le coroner en chef adjoint. Comme c’est habituellement le cas, le rapport a été rendu public plus d’un an après le décès. La résidence avait alors déjà été fermée, c’est pourquoi le coroner a jugé «inutile de faire quelque recommandation que ce soit».

Concernant le décès de M. Gauthier, la coroner Renée Leboeuf précise dans son rapport que la résidence ne possède pas de système d’alarme et que les portes ne sont pas barrées de l’intérieur. Elle n’a pas fait de recommandation. Jacques Gauthier aurait aimé que la question des médicaments soit explorée. «On n’a jamais eu de nouvelles des effets qu’avaient pu avoir les médicaments dans tout ça», déplore-t-il.

André Bourassa

Quant à M. Bourassa, il est d’autant plus révolté par la situation qu’il croit que des changements relativement mineurs pourraient éviter qu’une telle tragédie se reproduise. «Je ne peux pas croire qu’ils ne trouvent pas de solution», lâche-t-il.

Il espère que cette fois-ci, des mesures seront prises parce qu’il ne veut pas que d’autres personnes revivent le même drame qu’il a dû traverser. «Je l’ai pris particulièrement dur pour mon père. Je l’ai vraiment pris dur. Ces temps-ci, on est habillé chaudement, on sort deux minutes et on a froid. Imaginez en petite camisole dehors jusqu’à en mourir. Ça doit être épouvantable.»