Au lendemain de l’acceptation de l’offre patronale par la majorité des syndiqués de l’ABI, l’heure était au démantèlement de la ligne de piquetage.

ABI ou le jour d’après [ANALYSE]

ANALYSE / Pour la première fois en 538 jours, l’entrée était libre de tout obstacle mercredi à l’Aluminerie de Bécancour. Quelques volontaires ont procédé au démantèlement de la ligne de piquetage, avec son légendaire tableau d’honneur géant pour les quelque 500 donateurs ayant fourni au total plus d’un million de dollars, ses tentes de campement, ses bûches de chauffage, ses nombreuses pancartes aux messages peu flatteurs envers l’employeur et le gouvernement, et cette roulotte devenue emblématique avec ses sirènes abrutissantes et devant laquelle tant de discours d’appui aux lockoutés ont été prononcés, beau temps et mauvais temps - ce qui était le cas la plupart du temps.

Pour la première fois en 538 jours, les employés cadres tout comme les nombreux sous-traitants (un mot susceptible d’être de plus en plus à la mode avec la nouvelle convention collective) ont pu se diriger vers l’usine sans avoir à s’arrêter au «poste de contrôle» des syndiqués, sous l’œil attentif des agents de sécurité embauchés par la compagnie, postés pas très loin.

Pas plus tard que la semaine dernière, le site avait été le théâtre d’un autre rassemblement pour la remise d’un chèque de 100 000 dollars de la part de la CSD. C’est d’ailleurs la dernière fois qu’on aura entendu le traditionnel so-so-so solidarité! être scandé à la porte de l’usine.

Chose certaine, cette solidarité aura fait défaut mardi envers l’exécutif syndical qui recommandait le rejet de l’offre définitive déposée par la partie patronale. Conséquence? Pour la première fois en 18 ans, mercredi, Clément Masse s’est levé sans porter le titre de président de la section locale 9700 du Syndicat des Métallos. Ayant vu ses troupes rendre les armes après un long conflit de 18 mois, il n’était pas question pour lui de rester en poste et d’être le signataire d’un contrat de travail non négocié. «Je ne suis pas gêné de notre recommandation», a-t-il affirmé dans son dernier point de presse.

Mais, du même souffle, le syndicaliste dans l’âme a admis que «le combat était rendu inégal au niveau des forces». Non seulement Alcoa n’avait guère bronché dans ses intentions de changer les manières de faire à l’intérieur pour être plus compétitive, mais à cela sont venus s’ajouter les déclarations incendiaires du premier ministre François Legault, une opinion publique défavorable aux lockoutés, un règlement à Baie-Comeau et la fameuse clause de force majeure qui a permis à l’ABI d’éviter de payer pour l’ensemble du bloc d’électricité qui lui est réservé. D’ailleurs, mardi, sur le site du Syndicat des Métallos, le compteur roulait toujours, évaluant à près de 345 millions de dollars les pertes encourues chez Hydro-Québec.

Mais, quoiqu’on en dise, pour la première fois en 538 jours, des pères de famille se sont levés mercredi avec un poids en moins sur les épaules. Car derrière ces centaines de visages croisés lors de l’assemblée générale se cachaient des drames personnels insoupçonnés, tant au plan financier que familial. D’ici la fin mars 2020, ils retrouveront tous enfin de «bonnes paies», même s’ils devront rembourser une partie de l’aide reçue pendant le lock-out, à raison de 45 dollars par semaine, pendant six ans. Mais au cours de la même période, les quelque 900 syndiqués qui restent toucheront une augmentation salariale totalisant 15,3 %.

Voilà ce qui restait mercredi de la ligne de piquetage à l’ABI, qui fut passablement occupée pendant 538 jours.

Pour la première fois en 538 jours, le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, n’avait plus à se demander s’il allait devoir encore commenter une situation qu’il disait ne pas comprendre. Mais surtout, il n’avait plus à craindre de perdre des revenus annuels de 4,2 millions de dollars provenant de l’ABI.

Et pour la première fois depuis son assermentation, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, n’avait plus à se préoccuper mercredi d’une impasse dans les négociations, lui qui aura multiplié les interventions au fil des mois afin de favoriser une entente. Mais dans son cas, le dossier n’est pas clos pour autant puisque son aide est attendue pour la période de transition qui s’enclenche. Reste à voir si sa promesse de soutien aux travailleurs sera plus fiable que celle de son chef en campagne électorale...

Pour la première fois en 538 jours, le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, pouvait compter sur le plus gros employeur du parc industriel pour la vitalité de sa circonscription. Il veut maintenant inciter l’entreprise à investir. Il faut dire que celle-ci n’aura plus de raison de ne pas le faire.

Également pour la première fois en 538 jours, des sous-traitants peuvent mieux respirer, eux qui auront dû procéder à des mises à pied en plus de chercher de nouveaux contrats. Peut-être qu’auront-ils maintenant du mal à trouver de la main-d’œuvre avec le redémarrage de leur grand donneur d’ordre. Ils pourront alors se tourner vers un certain Jean Boulet pour des solutions...

Pour les membres de l’exécutif syndical, la pilule reste difficile à avaler avec une acceptation de l’offre qui frôle les 80 %. L’un d’entre eux, Réjean Thibeault, maugréait encore, au terme de l’assemblée générale, tout en brandissant une liste d’exigences de base qui seront dorénavant en vigueur pour accéder à des postes.

Mais après 538 jours de lock-out, une question se pose par rapport à la bataille menée par le Syndicat des Métallos: le jeu en valait-il la chandelle? Au fond, la réponse n’est pas si importante. L’ABI va reprendre ses opérations, avec tout son impact financier direct et indirect, et 900 personnes vont retrouver leur plein pouvoir d’achat, avec tout ce que ça représente comme retombées économiques.

On est le jour d’après. Et c’est tant mieux.