La page du long conflit d’ABI est presque tournée.

ABI: les coûts d’un conflit

CHRONIQUE / Il ne reste plus qu’une plainte du syndicat portée à l’Organisation internationale du travail contre le premier ministre québécois François Legault pour que la page du long conflit d’ABI soit vraiment tournée.

Le lock-out de dix-huit mois de l’Aluminerie de Bécancour n’est certes pas le plus long conflit (on n’a qu’à penser à la grève de Delastek, à Shawinigan, qui a duré presque trois ans), mais il s’est révélé le plus coûteux de l’histoire industrielle récente au Québec.

On pense d’instinct aux pertes de revenus des employés, 1030 au départ, un peu plus de 900 à la fin.

Ces derniers recevaient une allocation de grève non imposable de 635 $ par semaine. Mais par rapport à leur salaire net régulier, il leur a fallu pendant ces dix-huit mois encaisser un manque à gagner hebdomadaire d’un peu plus de 400 $, soit au moins 31 000 $ pour l’ensemble du conflit.

Mais comme il leur faudra rembourser jusqu’à la fin de leur nouveau contrat de travail de six ans une partie de ces allocations de grève, soit 45 $ par semaine, il en coûtera à chacun entre 12 000 $ et 14 000 $, selon la date de rappel au travail. Ce qui porte le coût direct du lock-out pour chaque employé à entre 43 000 $ et 45 000 $. Plus de 60 millions $ au total pour le groupe.

Bien sûr, on ne peut entrer dans ce calcul les gains qu’un bon nombre d’entre eux ont pu obtenir en occupant des emplois temporaires, payés au-dessus comme au-dessous de la table.

Comme il est difficile de calculer les pertes de revenus qui vont continuer de s’accumuler puisqu’elles seront très variables d’un employé à un autre en raison des dates de rappel différentes. Certains entreront au travail dans deux semaines et d’autres dans six, sept ou huit mois.

D’une façon ou d’une autre, le prix économique aura été considérable.

Mais, on s’en doute, ils sont loin d’être les seuls à avoir subi des dommages économiques.

On a beaucoup fait état d’Hydro-Québec dont le manque à gagner est aujourd’hui évalué à 400 millions $. Les alumineries, on le sait, sont très gourmandes en électricité. Le système d’électrolyse est énergivore. C’est en moyenne 30 pour cent des coûts de production.

Les pertes à Hydro vont continuer de s’accumuler puisqu’il faudra plusieurs mois, peut-être près d’un an, avant que l’usine ne puisse reprendre toute sa capacité de production et utilise le maximum du bloc d’électricité qui lui est réservé.

On est conscient qu’une grande partie de la différence entre le salaire brut et le salaire net des employés est empochée par les gouvernements en impôts directs sur le revenu.

Avec une masse salariale annuelle qui dépasse les 100 millions $ (150 pour dix-huit mois), c’est d’une soixantaine de millions dont ont été privés les coffres de nos gouvernements. Avec les taxes à la consommation qui n’ont pas été perçues, car on dépense moins quand on est en conflit, on peut rajouter une bonne dizaine de millions $ additionnels.

En raison du nombre élevé d’employés d’une usine comme ABI, des salaires et avantages sociaux nettement au-dessus de la moyenne québécoise qui y sont consentis et des besoins en approvisionnement et sous-traitance importants, tout devient astronomique.

Les actionnaires d’Alcoa et de Rio Tinto, copropriétaires d’ABI, ont aussi dû accepter de lourdes pertes.

Commodites Reaserch Unit, une entreprise britannique spécialisée dans l’industrie de l’aluminium, avait évalué à 66 millions $, les revenus bruts mensuels dont on s’est privé en décrétant le lock-out. Pour dix-huit mois, cela signifierait des ventes non réalisées de 1,2 milliard $. Ce n’est pas rien et bien sûr, des millions de profits n’ont en conséquence pu être encaissés. CRS avançait 26 millions $ en profits mensuels perdus, ce qui signifierait une perte colossale d’un demi-milliard $. Cela apparaît un peu fort, mais quand même.

On peut se dire que si les employés d’ABI vont y réfléchir à deux fois à la fin de leur prochain contrat avant de s’engager dans une grève ou de provoquer un lock-out en ralentissant la production et en causant des bris d’équipement, la haute direction d’Alcoa, principal actionnaire, va aussi devoir se rappeler ce que ça coûte d’entrer en conflit.

On peut penser qu’il y a une paix industrielle acquise pour plusieurs années.

La question est: est-ce qu’Alcoa va enfin réinvestir dans cette aluminerie qui a maintenant 33 ans d’âge?

Roy Harvey, le président international d’Alcoa, avait affirmé il y a deux ans qu’il avait le goût de réinvestir dans ABI, dans la mesure où les changements qui lui apparaissaient nécessaires pour atteindre un niveau de productivité concurrentiel soient obtenus.

Avec la flexibilité acquise dans les tâches à accomplir, une organisation du travail qui réduira le recours au temps supplémentaire, des relations de travail qui vont s’adoucir et une bonne centaine d’employés en moins, on peut penser qu’ABI a tout ce qu’il faut pour être performante, rentable et plus que prête à être modernisée.

En déposant son «offre ultime et globale» la semaine dernière, le président d’Alcoa Canada, Jean-François Cyr, assurait qu’ABI sera là pour les trente prochaines années… sans cependant brandir de plan d’investissement.

Pour l’instant…

Coup de griffe : Ne dites pas à Trump que le 4 juillet, c’est aussi la fête de Trois-Rivières. Il pourrait vouloir venir s’effoirer devant le monument de Lavérendrye.

Coup de cœur : Avec des chaises louées ou pas, bonne finale au FestiVoix.