Le premier ministre du Québec, François Legault.

ABI: Legault «ne trouve pas que le syndicat est raisonnable»

TROIS-RIVIÈRES — Après avoir affirmé que le syndicat des lockoutés d’ABI «doit faire des compromis» pour mettre fin au conflit de travail qui dure depuis plus de 15 mois, le premier ministre François Legault persiste et signe. Lors d’une mêlée de presse à l’Assemblée nationale mardi, il a déclaré que «la partie qui doit le plus de compromis est le syndicat».

«Quand on voit un syndicat qui en demande trop, le risque c’est de perdre des emplois à 92 000 $ par année. Donc, je pense que c’est important d’être raisonnable. Je ne trouve pas que le syndicat est raisonnable», a déclaré le premier ministre, au lendemain de sa rencontre avec la direction d’ABI et les représentants du syndicat des Métallos. 

François Legault considère entre autres que les demandes syndicales concernant les libérations syndicales sont exagérées. «Le syndicat demande 10 000 heures de libérations syndicales. Je trouve que c’est exagéré, la direction pense que c’est exagéré», a ajouté le premier ministre. 

Par ailleurs, le premier ministre croit que le syndicat ne devrait pas refuser les dispositions proposées concernant le régime de retraite. 

«On parle d’emplois à 92 000 $ par année. Et actuellement, le syndicat refuse le 12 % payé sur les fonds de pension par l’employeur, alors que l’employé en paye 8 %», a également affirmé le premier ministre. 

Le premier ministre souhaitait donner son opinion sur ce conflit de travail privé, car il affirme qu’il donne son opinion «pour faire avancer le conflit».

«Ça n’a pas de bon sens», a-t-il dit avant d’évoquer les répercussions sociales du lock-out. «C’est important pour les 900 familles concernées et toute la région de la Mauricie et du Centre-de-Québec. Cet argent ne sert pas à alimenter les commerces. Il faut que le dossier se règle et le syndicat doit faire des compromis.»

De la «démagogie», dénonce le syndicat

Le président de la section locale 9700 des Métallos, Clément Masse, ne mâchait pas ses mots mardi après-midi à la suite de la déclaration du premier ministre du Québec. Il estime que François Legault fait de la «démagogie». «Il fait de la démagogie en lançant des chiffres complètement hors contexte. Et des chiffres que le premier ministre ne doit pas comprendre, parce qu’il n’a pas l’air à être au courant», affirme Clément Masse en parlant des chiffres sur le fonds de pension ainsi que sur les libérations syndicales évoqués par François Legault. 

«C’est pour jeter de l’huile sur le feu. Les libérations syndicales et le fonds de pension, c’est l’employeur qui est en demande sur ça. La volonté de l’employeur c’est de diminuer de 60 % les libérations syndicales. Dans le régime de retraite, c’est de faire porter tout le risque aux travailleurs, augmenter leur cotisation. [...] Il faut prendre les chiffres dans leur contexte.»

Alors qu’une rencontre de conciliation est prévue mercredi, ces déclarations du premier ministre sont très mal reçues par les syndiqués. «Si M. Legault veut aider à régler le dossier, il n’a pas pris le bon chemin. Lorsqu’il parlait de stock de juniors la semaine passée, je peux vous dire que ça ne vole pas dans les majeurs ses commentaires», ajoute Clément Masse. 

«Il prend parti clairement pour une multinationale qui a fait perdre 165 millions aux Québécois, qui met des travailleurs en lock-out depuis 15 mois, qui profite de nos ressources naturelles pour nos usines et qui ne se comporte pas comme bon citoyen corporatif. Et notre premier ministre prend position pour eux autres. C’est incompréhensible. Ce n’est pas digne de la fonction de premier ministre.»

Une sortie étonnante

Le professeur au département de gestion des ressources humaines à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) Jean-Claude Bernatchez avoue qu’il n’a jamais vu une telle situation en trente ans de carrière. Il comprend mal la sortie du premier ministre surtout que le ministre du Travail, Jean Boulet, a déjà affirmé que les deux parties devaient faire des compromis. 

En demandant à plusieurs reprises de rencontrer le premier ministre du Québec, le syndicat croyait obtenir un allié de taille. Or, il a plutôt été discrédité par le premier ministre. «Les syndiqués voulaient le voir, bien ils l’ont vu. Et ils en ont le résultat», souligne M. Bernatchez. «Le premier ministre ne connaît pas les relations de travail. Et sa déclaration en disant que le syndicat doit faire des compromis, c’est étonnant, car au Québec, je n’ai jamais vu ça. Et ça discrédite la position du syndicat et aussi ça n’accrédite pas la déclaration du ministre du Travail qui disait que les deux parties doivent faire des compromis.»

Jean-Claude Bernatchez remet en perspective les déclarations du premier ministre concernant les libérations syndicales. Il précise que l’actuelle convention collective prévoit 32 000 heures de libérations syndicales. Il mentionne aussi que ces libérations syndicales peuvent être nécessaires à l’organisation, notamment lorsque des employés libérés travaillent pour le programme d’aide aux employés ou en santé et sécurité au travail. «Ce n’est pas pour libérer deux employés pour qu’il parcourt l’usine constamment pour déposer des griefs», précise M. Bernatchez. 

Même si les deux parties rencontrent le conciliateur mercredi, Jean-Claude Bernatchez croit toujours que la résolution de ce conflit passe par une hypothèse de règlement.  

Le professeur note également que le conflit de travail à l’ABI nuit assurément à l’économie régionale, mais pas nécessairement à celle du Québec. Il mentionne que l’électricité qui n’est pas consommée par ABI est vendue aux Américains à un prix bien supérieur et qu’Alcoa continue de faire des profits, malgré le ralentissement à Bécancour.