Jean Boulet

ABI: Jean Boulet est extrêmement déçu

Trois-Rivières — Après plus de 15 mois de lock-out, on aura soufflé le chaud et le froid mercredi à l’Aluminerie de Bécancour. Pendant qu’en matinée, la direction répondait positivement à l’hypothèse de règlement du ministre Jean Boulet, le syndicat annonçait en après-midi qu’il n’y voyait qu’un copier-coller à la dernière offre patronale déjà rejetée par ses membres. D’où sa décision de ne pas la soumettre au vote.

«Je suis extrêmement déçu de la réaction du syndicat. Le vocabulaire utilisé par le syndicat me laisse croire qu’il n’a pas fait une analyse rigoureuse de l’hypothèse de règlement, qui comprenait autant la convention collective que le protocole de retour au travail. Des concessions ont été demandées aux deux parties. Il y a des gains syndicaux quand même significatifs dans l’hypothèse de règlement. Tout ce que je souhaitais, c’est que les salariés, victimes du lock-out, puissent l’analyser et s’exprimer de façon libre et volontaire», a fait savoir le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité.

Celui-ci réitère que l’hypothèse est basée sur des critères objectifs reconnus et tient compte des conditions de travail en vigueur dans des entreprises similaires. Elle vise, dit-il, à concilier les intérêts patronaux, syndicaux et ceux des salariés tout en assurant la survie de l’usine. Le député de Trois-Rivières espère que l’hypothèse de règlement serve de base à une reprise des discussions entre les parties.

Son collègue Donald Martel a également exprimé sa déception. «C’est dommage. C’était une piste réaliste pour envisager la fin du conflit. La compagnie se dit prête à travailler sur cette base-là. Je diverge d’opinion avec le syndicat, ce n’est pas un copier-coller, il y a eu de la flexibilité, notamment au niveau du protocole de retour. Je trouve que la pression est sur les épaules du syndicat», croit le député de Nicolet-Bécancour.

Pour sa part, le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, a cru «qu’on avait 50 % du chemin de fait» quand la direction d’ABI a fait connaître sa position.

«J’aurais souhaité que le syndicat soumette l’hypothèse de règlement au vote. Je souhaitais que ça se règle et je continue à le souhaiter. Mon espoir commence à diminuer tout simplement», a-t-il laissé échapper.

Pour la partie patronale, bien que l’hypothèse demande de la flexibilité sur la position de négociation d’ABI, elle constitue une étape positive pour parvenir à une entente. 

«ABI espère que la partie syndicale la considérera aussi comme un cadre de travail pour une entente finale qui mettra fin au conflit de travail qui perdure depuis quinze mois et permettra d’entamer le processus de redémarrage de l’aluminerie», avait fait savoir par voie de communiqué la porte-parole d’Alcoa, Anne-Catherine Couture.

Pour le président de la section locale 9700 des Métallos, Clément Masse, si l’hypothèse de règlement reflète tant la dernière offre de l’employeur, c’est parce que, dit-il, «le gouvernement de la CAQ a pris position dans le conflit».

«On prend acte de la position de l’employeur. On ne travaillera pas avec l’hypothèse du ministre. Ce n’est pas dans notre plan de match de convoquer une assemblée pour ça. Toutefois, nous autres, ça ne change rien, on est toujours disponible à négocier. L’employeur est très au fait de ce qui nous sépare. Donc, si l’employeur veut reprendre la négociation, il n’a qu’à nous faire un signe. On lui a déjà dit qu’on était disponible, sept jours sur sept, 24 heures sur 24», a-t-il déclaré. 

Néanmoins, ce dernier assure que les lockoutés auront l’occasion de prendre connaissance de l’hypothèse de règlement au cours des prochains jours. «La population n’a pas à décider, ni le ministre, de la façon qu’on consulte nos membres», a-t-il tenu à préciser. 

«Nous réitérons notre ouverture à négocier avec l’employeur pour arriver à une entente à la satisfaction des deux parties, comme cela est le cas depuis le début du conflit. Nous ne souhaitons pas négocier sur la place publique, c’est pourquoi nous ne commenterons pas en détail les différents éléments avancés par le ministre», a renchéri M. Masse.

Finalement, il a rappelé que le conflit a causé des pertes financières à Hydro-Québec de 165 millions de dollars en 2018 et que la compagnie a affiché des résultats négatifs de 199 millions $US lors du dévoilement des résultats du premier trimestre la semaine dernière.

«On va continuer à mettre de la pression sur les actionnaires, leur dire que ce conflit-là a assez duré et que la négociation n’avance pas», affirme celui qui a confirmé une manifestation à Pittsburgh le 8 mai prochain en marge de l’assemblée des actionnaires d’Alcoa. Et jeudi, la porte-parole de Québec solidaire, Manon Massé, débarquera sur la ligne de piquetage avant de participer en soirée à un 6 à 8 de solidarité avec les lockoutés d’ABI, à Trois-Rivières.

Le professeur de relation de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières, Jean-Claude Bernatchez, estime que les deux parties doivent mettre de l’eau dans leur vin afin d’en arriver à une entente. «Le syndicat doit se compromettre sur l’organisation du travail et l’employeur doit aussi faire un compromis notable sur la stabilité de la main-d’œuvre», explique le spécialiste des relations de travail. 

«Le contrôle de l’absentéisme fait toutefois davantage partie des droits de la direction. En ce qui concerne les libérations syndicales, leur quantum est fonction d’une analyse de besoins.»

Maintenant que le syndicat a rejeté l’hypothèse de règlement, Jean-Claude Bernatchez affirme que les négociations doivent reprendre rapidement. «Il est impératif que les parties syndicale et patronale se rencontrent afin de conduire une négociation raisonnée susceptible de relancer leur aluminerie dans les meilleurs délais», mentionne-t-il. 

«ABI c’est 8 ou 9 % de la capacité productive totale d’Alcoa. Si l’ABI compte pour les travailleurs maintenant en lock-out depuis plus de 15 mois, elle compte aussi pour l’employeur. À la place de l’employeur, j’inviterais les représentants syndicaux à une séance de négociation raisonnée et cela, le plus tôt possible.»

Avec la collaboration

de Gabriel Delisle