Jean Boulet, ministre du Travail.

ABI: «Je suis extrêmement déçu»

Bécancour — «Je suis contraint de confirmer que le dossier est dans une impasse. Et je suis extrêmement déçu. Les deux parties sont très accrochées à leur position. Il y a eu beaucoup plus de surplace que des avancées. On n’a pas cheminé de façon substantielle. Je déplore des comportements et le manque de volonté réelle de faire une entente négociée. Je ne peux pas faire la job tout seul. C’est plus complexe que j’avais anticipé.»

C’est en ces termes que le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, a annoncé vendredi que malgré les efforts du conseil de médiation pour rapprocher la direction d’ABI et le syndicat, les parties n’ont pu arriver à une entente négociée selon l’échéancier prévu qui avait été fixé au 21 décembre.

«Il y a un climat spécifique à cette entreprise qui s’est enraciné au fil des ans. C’est très inquiétant. Je suis extrêmement affecté par les répercussions humaines, sociales et économiques, et c’est ce qui me motive le plus à demeurer dans l’action et aider les parties à cheminer et atteindre leur objectif d’avoir une entente négociée. Je suis toujours en mode recherche de solutions. Je n’abandonne pas», a-t-il confié dans son bureau de comté. 

Au retour du congé des Fêtes, le député de Trois-Rivières rencontrera les membres du conseil de médiation afin d’obtenir un rapport complet de la situation. Il étudiera les différents scénarios afin de dénouer l’impasse, dont celui de la rédaction d’une hypothèse de règlement.

«Je n’ai vraiment pas l’intention d’imposer un arbitrage aux parties», a-t-il toutefois précisé en point de presse. D’ailleurs, dit-il, l’arbitrage requiert le consentement des deux parties «et je n’ai aucune indication que les parties consentiraient à ce que je nomme un arbitre pour entendre le différend». 

Celui-ci demande aux acteurs impliqués de prendre du répit durant la période des Fêtes pour poursuivre les réflexions en vue d’en arriver à une entente négociée.

«En cette période des Fêtes, je suis sensible à la réalité des familles impliquées dans ce conflit. La conclusion d’une entente négociée aurait été la meilleure avenue, mais les discussions n’ont pas permis d’y arriver. Je l’ai dit lors de mon arrivée en fonction, ce conflit a des répercussions majeures non seulement pour les travailleurs et l’employeur concernés, mais aussi pour tous les citoyens des régions du Centre-du-Québec et de la Mauricie, et de l’ensemble du Québec. Tout doit être mis en œuvre pour aider les parties à s’entendre. Je tiens d’ailleurs à remercier les membres du conseil de médiation pour les efforts déployés», a déclaré M. Boulet.

Malgré la fin du processus de médiation, la direction d’ABI reste déterminée, dit-elle, à parvenir à un accord négocié avec la partie syndicale qui améliorerait la productivité et la profitabilité de l’aluminerie.

«ABI a toujours négocié de bonne foi et dans les meilleurs intérêts du succès à long terme de l’entreprise et de ses employés. ABI a offert sa collaboration complète au conseil de médiation et entend contester vigoureusement la plainte de la partie syndicale qui est fausse et dénuée de fondement», a fait savoir la gestionnaire des communications et affaires gouvernementales pour Alcoa Canada, Anne-Catherine Couture.

Pour le président de la section locale 9700 représentant les 1030 lockoutés d’ABI, Clément Masse, l’annonce du ministre n’est pas surprenante. «On savait que ça ne marchait pas», a-t-il affirmé, tout en accusant la partie patronale de négocier de mauvaise foi. Il en a pour preuve cette décision de fermer la moitié des cuves qui, selon lui, ne pouvait être prise à la dernière minute. «Probablement que même pendant qu’on était en rencontre la semaine dernière, l’employeur avait déjà prévu ça. Donc, ça démontre qu’il n’y avait vraiment pas d’intention de négocier», fait-il remarquer.

Le représentant syndical signale au ministre Boulet que la mauvaise foi est du côté de l’employeur. «De notre côté, on est prêt à faire des pas. On rappelle qu’on était près d’une entente le 21 décembre (2017), l’employeur a décidé de fermer l’usine au lieu de venir voir pourquoi on avait refusé ses offres. Il nous a mis en lock-out. Il a retiré ses offres au mois de mars. Il est arrivé avec de nouvelles demandes de concessions sur plusieurs points de la convention collective et il demeure sur ses positions. C’est pour ça qu’il y a une impasse. C’est l’employeur qui est intransigeant dans ses demandes et qui ne démontre pas une volonté de négocier», soutient-il.

Le syndicat entend continuer à mettre de la pression sur le gouvernement. «Ça nous nuit que le gouvernement ait négocié des ententes qui permettent à l’employeur de se soustraire à ses obligations. Ça déséquilibre notre rapport de force. Et on va continuer à mettre de la pression sur l’employeur pour qu’il revienne négocier, mais avec une réelle volonté de négocier et de conclure une entente. Nous, on n’est pas d’accord avec une hypothèse de règlement ou un arbitrage. La solution, ça passe par quelque chose qui est négocié, à la satisfaction des deux parties et de nos membres. C’est là-dessus qu’on va travailler. C’est sûr que la période des Fêtes, il n’y aura pas de rencontre, on va se reposer et on va remettre l’épaule à la roue en début d’année», poursuit celui qui ne craint toujours pas la fermeture totale de l’usine.

Pour sa part, le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, n’était «pas vraiment surpris» d’apprendre cette impasse «parce que le fossé s’est tellement élargi». «C’est comme si ces gens-là ne négociaient pas sur les mêmes bases du tout. J’ai l’impression qu’on vit une sorte de dialogue de sourds là-dedans», a-t-il commenté.

«Une chose est sûre, c’est qu’on ne peut rien faire. On ne vote pas et on n’est pas à la table de négociations. On se sent bien impuissant. C’est désolant pour tout le monde. Il n’y a aucun gagnant là-dedans. On continue à vivre d’espoir. Dans les deux cas, ça va prendre un acte d’humilité assez important. Économiquement, ils n’ont pas avantage à la fermer, il faut trouver une façon de la garder ouverte. Mais il va falloir changer le paradigme là-dedans parce que c’est sûr qu’actuellement, on n’avance pas», a indiqué le premier magistrat.

De son côté, le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, se dit «vraiment déçu». «En même temps, quand on regarde ce qui s’est passé cette semaine, au niveau de la fermeture d’une demi-série de cuves et des plaintes au Tribunal du travail, ce n’était rien de part et d’autre pour rapprocher les choses. On a fait beaucoup pour rapprocher les parties, mais à un moment donné, on ne peut pas signer à leur place. Moi, je les invite à prendre le temps des Fêtes à réfléchir, à se parler. Il va falloir qu’il y ait un changement d’attitude pour faire avancer ça. On est rendu presque un an plus tard. L’envergure de ce conflit est démesurée», conclut-il.