Le Syndicat des Métallos a déposé une contre-offre pour tenter de mettre fin au lock-out à l’ABI. Dans l’ordre habituel, on retrouve Réal Valiquette, coordonnateur régional des Métallos, Clément Masse, président de la section locale 9700, et Dominic Lemieux, adjoint au directeur québécois des Métallos.

ABI: dépôt d’une contre-offre syndicale

Bécancour — La section locale 9700 des Métallos a présenté jeudi une contre-proposition à la direction de l’Aluminerie de Bécancour, et ce, dix jours après un refus de l’offre patronale par les lockoutés dans une proportion de 82 %. Le syndicat espère ainsi ouvrir la voie à la négociation d’une convention collective d’un commun accord entre les parties, assortie d’un protocole de retour au travail qui serait lui aussi négocié.

«Nous allons prendre connaissance de la contre-proposition», a simplement indiqué Anne-Catherine Couture, gestionnaire des communications et affaires gouvernementales pour Alcoa Canada.

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, a salué la décision du syndicat. «Évidemment, je ne peux pas me prononcer sur le mérite de la contre-proposition comme ministre. Dans la mesure où c’est un conflit de nature privée, je vais laisser le temps à la compagnie d’analyser et de réagir. J’anticipe que cette nouvelle proposition constitue un nouveau pas dans la direction d’un règlement négocié», a-t-il commenté.

Même s’il dit ne pas vouloir utiliser l’hypothèse de règlement comme une épée de Damoclès sur la tête des deux parties, il entend en soumettre une dans le cas d’une impasse. «Je vois ça comme une contribution positive du ministre à un rapprochement des parties et éventuellement, à une reprise du dialogue. Faisons confiance au processus. Et les services de mon ministère sont toujours à la disposition des parties», ajoute le ministre régional.

Pour sa part, le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, se dit en période de latence. «Tout ce que je souhaite, c’est que ça se règle et qu’il y ait un peu de bonne volonté de part et d’autre. On est vraiment en période d’attente et de souhait», a-t-il fait savoir.

La semaine prochaine, une marche des lockoutés est prévue à Trois-Rivières, devant le bureau du ministre Jean Boulet, et à Québec, devant l’Assemblée nationale, pour interpeller le premier ministre François Legault.

Selon le syndicat, cette nouvelle offre prend en compte les cinq éléments identifiés par la partie patronale lors de la médiation spéciale, soit l’organisation du travail et les mouvements de main-d’œuvre, l’absentéisme, les libérations syndicales, le régime de retraite ainsi que des sujets divers (salaire, durée de la convention).

«Même si plusieurs points étaient déjà réglés avant même le déclenchement du lock-out, nous avons pris en compte les nouvelles demandes formulées par la compagnie et en tenons compte dans notre contre-proposition. Cette dernière comporte même des compromis supplémentaires, sur certains aspects, par rapport à la position syndicale énoncée lors de la dernière vague de négociations», explique le président de la section locale 9700 des Métallos, Clément Masse.

La contre-proposition syndicale reprend un scénario de régime de retraite à financement salarial déjà avancé par l’employeur, renonçant ainsi à un régime à prestations déterminées où le risque est assumé par l’employeur.

«Le régime de retraite à financement salarial, c’est une concession immense par rapport à l’ancien régime à prestations déterminées, dans la mesure où le risque est assumé par les travailleurs. Le nouveau RRFS devrait permettre d’offrir un régime similaire à ce qui est en place dans d’autres alumineries où ce type de régime est en vigueur. Ça permet à Alcoa de rencontrer les objectifs des actionnaires et de sortir le régime de retraite de la colonne des passifs dans les états financiers», précise M. Masse.

Selon lui, la contre-proposition devrait permettre d’accroître la productivité. On y prévoit la coupure par attrition de 103 postes, ce qui se rapprocherait des demandes patronales à ce chapitre.

«Les nouveaux schémas d’organisation du travail permettront le respect de l’ancienneté dans les mouvements de main-d’œuvre. C’est une proposition responsable qui accorde de la flexibilité à l’employeur tout en veillant au respect de l’ancienneté et des conditions de travail. Nos membres ont à cœur cette usine et veulent la redémarrer dans le respect mutuel», poursuit-il.

Au chapitre des salaires, le syndicat rappelle que ces derniers n’étaient pas en jeu dans le conflit. La contre-proposition s’inspire des augmentations de salaire proposées par l’employeur, mais en les étalant sur huit ans de contrat, soit à partir de la fin de la convention en novembre 2017.

«C’est une contre-proposition syndicale très lucide que nous mettons en jeu, qui comporte plusieurs compromis par rapport aux positions syndicales antérieures. Nous lançons maintenant un appel aux actionnaires. Donnez le mandat de conclure une entente négociée. Cela assurera des conditions optimales de redémarrage pour recommencer à produire de l’aluminium de qualité et des produits à valeur ajoutée. La semaine dernière, nos membres ont envoyé un signal clair: ils ne rentreront pas à genoux. Aujourd’hui, l’exécutif syndical vous tend la main pour mettre fin à ce conflit par un règlement négocié», a lancé comme message l’adjoint au directeur québécois des Métallos, Dominic Lemieux.

Celui-ci a parlé d’un syndicat responsable qui a évité de «se gonfler le torse» avec un vote de 82 %. «Le syndicat a fait ses devoirs. Que l’employeur fasse les siens», soutient le coordonnateur régional des Métallos, Réal Valiquette.

Pour le professeur titulaire en relations de travail à l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez, la balle est effectivement dans le camp de l’employeur avec cette contre-offre syndicale qui comprend plusieurs intentions compromissoires: acceptation d’un régime de retraite à financement salarial, réduction de 10 % de la force active et diminution des libérations syndicales.  

«Depuis janvier 2018, l’employeur pratique une stratégie de négociation concessive pour des motifs liés à son plan d’affaires. Quant au syndicat, il pratique une stratégie de maintien des acquis. Au niveau du contexte actuel, rappelons qu’Alcoa a déclaré un profit de 217 millions USD en 2017 et de 227 millions USD en 2018. Le chiffre d’affaires d’Alcoa s’est élevé de 14 % de 2017 à 2018, passant de 11,6 milliards USD en 2017 à 13,4 milliards USD en 2018. C’est dans ce contexte qu’Alcoa a généreusement élevé le salaire de son PDG, ce qui fut déploré par le syndicat dans le contexte du lock-out à l’ABI», décrit-il.

À son avis, l’employeur a trois options devant lui: accepter d’emblée l’offre syndicale, «ce qui est peu probable», faire une contre-offre dans un bref laps de temps «d’ici une ou deux semaines» ou rejeter l’offre syndicale en bloc. «Nous sommes présentement à l’heure de vérité. Ça passe ou ça casse», conclut le spécialiste.