Une semaine après le début du lock-out à l’ABI, les dommages collatéraux commencent à se faire sentir chez les fournisseurs.

ABI: «C’est un jeu de dominos»

Bécancour — Une semaine après le début du lock-out à l’Aluminerie de Bécancour, les dommages collatéraux se font déjà sentir parmi les quelque 150 sous-traitants répertoriés en Mauricie et au Centre-du-Québec alors que le Groupe MBI vient de procéder à 80 mises à pied.

«C’est un jeu de dominos qui se joue. C’est un employeur extrêmement important pour la région. Il y a de l’inquiétude évidemment pour les employés mêmes qui sont concernés directement, mais aussi pour les entreprises qui sont sous-traitantes», a confié le président de la Chambre de commerce et d’industrie du Cœur-du-Québec, André Dallaire.

Celui-ci souligne que «ça part du gros et ça s’en va au plus petit», rappelant que les répercussions à la chaîne finissent par affecter ultimement «les décisions budgétaires d’une famille».

«On ne peut pas faire autrement que souhaiter une solution positive dans un délai le plus court. C’est un joueur majeur de la région et les impacts pourraient être aussi négatifs qu’on peut le craindre», a indiqué le président de la CCICQ.

D’ailleurs, le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, dit évaluer tous les scénarios, considérant que l’ABI fournit des revenus annuels à la Ville de l’ordre de 4,5 millions de dollars, soit trois millions en taxe foncière et 1,5 million en taxe d’affaires.

Le premier magistrat dit appréhender que les «restaurateurs, électriciens, réparateurs et plombiers» aient des mauvaises nouvelles à annoncer à leurs employés.

«On laisse un peu retomber la poussière. On est bien impuissant devant le combat que se livrent une entreprise privée et un syndicat privé. Je les comprends de ne pas négocier sur la place publique», a fait savoir celui qui n’envisage pas de mobilisation pour forcer un règlement.

Une réserve partagée par le président de la Chambre. «Ça demeure que c’est une entreprise privée qui gère un conflit à l’interne. Au-delà de souhaiter pour le bien de la grande région Mauricie-Centre-du-Québec qu’il y ait une solution, on n’a pas à intervenir autrement que leur souhaiter le mieux possible de part et d’autre», a précisé M. Dallaire.

En marge de sa conférence devant les membres de la CCICQ sur le recrutement de la main-d’œuvre, la professeure en relations industrielles de l’UQTR, Diane Gagné, a déclaré au Nouvelliste que le syndicat de l’ABI avait des préoccupations légitimes par rapport à l’ancienneté et au régime de retraite.

«Si les syndicats plus forts ne se battent pas pour préserver et augmenter les acquis, qui va le faire? Il ne faut pas se leurrer, tout ce qu’on a, que ce soit le système de santé, la loi sur les normes, la charte des droits et libertés, ça a été de prime abord négocié souvent localement par des syndicats locaux qui étaient plus forts», fait-elle remarquer.

La professeure en relations industrielles de l’UQTR, Diane Gagné.

Et, dit-elle, si les gens dans l’usine ont des bonnes conditions, «les gens qui travaillent dans les bureaux, les cadres, ont aussi des bonnes conditions». «Et si eux ont des bonnes conditions, la compétition va donner des bonnes conditions. C’est une roue qui tourne. C’est important que les syndicats qui ont encore un peu de pouvoir se battent. Chez ABI, dans le moment, on n’en parle pas beaucoup, mais il y a beaucoup cette notion de traiter tout le monde égal, pas de clause de disparité de traitement, pas de préservation des acquis des anciens pour donner moins à ceux qui vont arriver. C’est important ça comme combat», affirme l’invitée de la Chambre.

Par ailleurs, Mme Gagné souligne que l’ABI a maintenant une direction internationale qui est américaine. «Le système de négociation est très différent du nôtre. La journée que la convention se finit, il n’y a plus de convention et ils peuvent prendre tous les moyens qu’ils veulent. Et ils sont très antisyndicaux aux États-Unis. Et ce sont deux entreprises dans une. C’est quoi l’idée en arrière?», s’interroge-t-elle.

À son avis, «on veut faire porter sur les travailleurs les aléas du marché, de l’économie». «Est-ce qu’on peut facilement délocaliser une usine comme ABI? Non. Est-ce qu’on peut aller ailleurs? Oui», poursuit la conférencière.

Le président de la Chambre de commerce et d’industrie du Cœur-du-Québec, André Dallaire.

La solution au conflit? «Il faut la volonté des deux parties de s’asseoir à la table et de demander un conciliateur-médiateur, c’est loin d’être bête. Et négocier, c’est nécessairement faire des compromis. C’est quand ça va commencer à coûter plus cher que prévu que la joute va se jouer», prédit la spécialiste.

Du côté syndical, on interpelle les actionnaires d’Alcoa dans la foulée des résultats financiers du 4e trimestre et de l’année 2017.

«Les actionnaires doivent s’interroger sur la décision de déclencher un lock-out et de mettre fin aux négociations en déposant une offre finale alors que celles-ci allaient bon train. Pourquoi provoquer un conflit qui coûtera en bout de ligne davantage que toutes les demandes syndicales? Il y a anguille sous roche. Alcoa aura des réponses à fournir aux investisseurs», croit le président de la section locale 9700 des Métallos, Clément Masse.

Le Syndicat des Métallos s’interroge d’autant plus sur la décision de la direction d’Alcoa «lorsqu’on sait que son compétiteur, et incidemment détenteur de 25,1 % des parts de l’Aluminerie de Bécancour, pourrait tirer profit du conflit en faisant monter les prix de l’aluminium ainsi que la prime Mid-West».

«Rio Tinto a contribué à la décision du lock-out et de l’autre côté, pourrait engranger des profits dans ses autres usines. Est-ce qu’Alcoa sort vraiment gagnante de l’aventure? Il y a des questions à poser», a-t-il ajouté.

Ce dernier rappelle que la direction d’ABI, qui appartient aux deux géants de l’aluminium que sont Alcoa et Rio Tinto, a décrété un lock-out dans la nuit du 11 janvier, «refusant la main tendue du syndicat pour négocier».

«Pourtant, le déclenchement du lock-out et l’arrêt de deux séries de cuves représentent des coûts importants pour l’employeur, davantage que ce qui était en jeu dans les négociations», martèle M. Masse.

Les négociations portaient principalement sur le régime de retraite et le respect de l’ancienneté dans les mouvements de main-d’œuvre.

Et jeudi, les travailleurs d’ABI recevront l’appui financier de la section locale 6586 des Métallos à l’aciérie d’ArcelorMittal à Contrecoeur Est.