Armand Collard fréquente régulièrement le Centre le Havre, à Trois-Rivières, depuis une dizaine d’années.

À la rue en hiver

Trois-Rivières — Si l’image de l’itinérant endurci, habitué à passer ses nuits dehors sur un banc de parc ou un autre lieu public, est bien ancrée dans l’imaginaire collectif, ce n’est pas forcément le portrait qui représente le mieux l’itinérance. Parmi les personnes qui fréquentent le Centre le Havre, qui héberge les personnes sans-abri à Trois-Rivières, plusieurs se sont retrouvés sans logement, du jour au lendemain, pour une panoplie de raisons.

Marc (nom fictif) s’est retrouvé au Havre bien malgré lui. Après son arrestation pour une altercation avec son voisin, celui-ci l’accusant de l’avoir violenté, le quinquagénaire s’est retrouvé dans l’impossibilité de réintégrer son logement régi par l’Office municipal d’habitation (OMH) de Trois-Rivières, pour ne pas se retrouver en contact à nouveau avec sa présumée victime. «J’ai vécu sept ans dans mon logement, raconte-t-il. Du jour au lendemain, je devais me trouver un endroit pour dormir. Ils m’ont accueilli (au Havre), ils me donnent un toit et de la nourriture. Mais surtout, ils m’écoutent et ils s’occupent de mon dossier.»

Celui qui est également père de famille affirme ne pas avoir les moyens de se payer un autre appartement en attendant que l’OMH accepte de lui trouver un autre logement, puisqu’il a une contrainte sévère à l’emploi en raison de sa maladie. S’il se dit prêt à travailler quelques jours par semaine, il déplore le fait qu’en raison de son dossier criminel assez lourd, dit-il, peu d’employeurs veulent de lui.

«J’ai 50 ans et je n’ai pas envie de me remettre à faire des ‘‘niaiseries’’ pour m’en sortir, assure-t-il. Mais je n’ai pas les moyens de me payer un logement à 600 ou 700 $ par mois, je ne suis pas capable de travailler à temps plein.»

En attendant de trouver un terrain d’entente avec l’OMH pour le reloger à des conditions qui lui conviennent et en attendant sa prochaine comparution, en juin, Marc doit donc partager son quotidien avec des inconnus, qui ont chacun leurs problèmes, notamment de toxicomanie ou de santé mentale, une cohabitation à laquelle il a du mal à s’adapter, même si les chambres du Havre sont individuelles. «Ce n’est pas facile, quand les autres passent dans le corridor, j’ai l’impression qu’ils marchent dans ma chambre, indique-t-il. Mais c’est une chance qu’une maison comme ça existe, sinon je serais dans un banc de neige ou en prison.»

C’est également pour des questions d’argent que René doit périodiquement demander un coup de pouce au Havre pour le loger. Après avoir vécu deux épisodes de dépression sévère, l’homme de 57 ans a lui aussi des contraintes sévères à l’emploi. Il dépend donc de l’aide sociale, soit un montant d’environ 900 $ par mois, pour vivre. Or, une fois le coût du loyer retranché de ce montant, il lui en reste bien peu pour manger, se déplacer et faire face aux imprévus.

Armand Collard fréquente régulièrement le Centre le Havre, à Trois-Rivières, depuis une dizaine d’années.

«Ça fait un peu plus d’une semaine que je suis ici, dit-il. J’étais hébergé chez ma sœur, mais on s’est chicanés. Je n’ai pas eu le choix d’aller au motel, mais à 80 $ par soir, et avec les déplacements en taxi, ça a complètement défait mon budget.»

Résultat, René a dû, encore une fois, se tourner vers une ressource d’hébergement, le Havre, cette fois-ci pour ne pas passer ses nuits dehors, en attendant son prochain chèque d’aide sociale. Une situation qui lui arrive régulièrement depuis sa première dépression, en 2002. «J’ai vécu dans des chambres, à Montréal, mais c’est toujours très cher, déplore-t-il. Quand tu dois payer 700 $ pour le loyer, il ne te reste que 200 $ pour le reste du mois pour payer l’épicerie et l’autobus... Tu te retrouves avec le choix entre manger ou payer les deux dernières semaines du mois.»

Entre les loyers trop chers et ceux infestés par les insectes ou les rats, l’anthropologue de formation s’est donc retrouvé de nombreuses fois à la rue, notamment à Montréal. La situation dans les refuges devenait parfois invivable. «Je ne me suis jamais fait agresser, mais disons qu’il ne faut pas que tu aies peur et il faut que tu fasses ton chemin, lance-t-il. Ce n’est pas évident. À force de voir du monde ‘‘poqué’’, je préférais des fois prendre l’air. Je me trouvais un autre refuge. Mais ici, c’est ‘‘soft’’ comparé à Montréal. C’est une limousine par rapport à d’autres refuges.»

Nomade des temps modernes

«Je ne suis pas itinérant. Les itinérants, ce sont ceux qui sont arrivés après nous. Moi, je suis nomade.» C’est en ces mots que se décrit Armand Collard, un Innu originaire de Pessamit, sur la Côte-Nord.

«Je suis sur la route depuis l’âge de 15 ans, explique l’homme. J’ai été aux États-Unis, notamment en Californie sur le pouce, quand j’étais jeune, et un peu partout au Canada. Récemment, je suis allé au Mexique, ça faisait longtemps que je voulais y aller.»

L’homme de 69 ans a fait le choix de ne pas avoir de domicile fixe, préférant séjourner chez des amis et, quand les circonstances l’imposent, au Havre. «Ça m’enlève un poids de sur les épaules, explique-t-il. Je suis déjà allé au Hamac, à Shawinigan, aussi.»

Armand Collard ne se dit pas dérangé par les problèmes qu’amènent avec eux les autres résidents temporaires des refuges comme le Havre. «On apprend l’humilité, à écouter les autres, affirme-t-il. Et même quand on ne se parle pas, on se sent moins seuls en étant assis ensemble.»