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Immigration et main-d’oeuvre: se donner les moyens de nos ambitions

Le défi de recruter de la main-d'oeuvre étrangère soulève bien des enjeux, spécialement en région.

CHRONIQUE / La solution pour contrer la pénurie de main-d’oeuvre doit-elle passer par davantage de mesures pour régionaliser l’immigration au Québec? La question est de nouveau soulevée ces jours-ci avec la publication d’une étude menée par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) qui lève le voile sur les déficits de main-d’oeuvre prévisibles dans les régions du Québec d’ici 2025 si rien n’est fait. En Mauricie et au Centre-du-Québec, des efforts sont déjà déployés afin de maximiser la régionalisation de l’immigration... mais encore faudrait-il que les moyens suivent.


L’étude, menée par le directeur des affaires provinciales de la FCEI, Francis Bérubé, révèle qu’un déficit annuel de près de 18 000 travailleurs est prévisible au Québec si on ne met pas davantage de mesures pour favoriser l’immigration en région. En Mauricie, ce déficit annuel serait de 971 travailleurs, et de 4855 dans un horizon 2021-2025. Au Centre-du-Québec, ce déficit annuel serait plutôt de 901 travailleurs, et de 4505 sur un horizon 2021-2025.

«C’est un déficit significatif quand on regarde vos deux régions. La proportion du déficit en fonction de la population et des besoins est assez importante», résume l’auteur de l’étude. Pour la FCEI, il est clair qu’il faudra donner un «coup de barre» important très rapidement pour éviter que la situation ne se dégrade, spécialement pour les propriétaires de PME qui écopent déjà énormément de la pénurie de main-d’oeuvre. Ces propriétaires, sondés par la FCEI, placent en très haute priorité l’enjeu de la régionalisation de l’immigration, eux qui sont les premiers à devoir pallier le manque de main-d’oeuvre dans leurs entreprises, souvent au détriment de leur santé physique, mentale et sociale.

Déjà, un plan de régionalisation de la main-d’oeuvre a été mis en place par le gouvernement Legault, et la ministre de l’Immigration Christine Fréchette est actuellement en tournée régionale pour prendre le pouls des acteurs du milieu afin de connaître les réalités et les besoins de chaque région. Ces rencontres avaient débuté à Trois-Rivières le 13 février dernier et à Drummondville quatre jours plus tard, et se sont poursuivies déjà dans sept régions, dont une visite lundi en Abitibi-Témiscamingue.

«Avant de commenter l’étude de la FCEI, nous allons prendre le temps de l’analyser. Cependant, on peut déjà affirmer que la régionalisation de l’immigration est une des priorités de notre gouvernement. Il s’agit d’un enjeu qui demande une coordination gouvernementale, mais également l’implication des acteurs de chacune des régions. D’ailleurs, la ministre tient actuellement des rencontres afin de prendre le pouls des acteurs politiques, économiques et communautaires de nos régions. Il s’agit d’une des étapes qui nous mèneront aux consultations sur la planification pluriannuelle de notre immigration plus tard cette année», a déclaré le cabinet de la ministre Fréchette, lundi.

Mais pour la FCEI, les actions doivent se prendre rapidement. Des plans de régionalisation, il y en a eu par tous les gouvernements depuis Robert Bourassa, fait remarquer Francis Bérubé, sourire en coin. Il faudra se fixer des objectifs numériques clairs pour chaque région, et aussi déterminer qui en sera imputable. Puisque l’enjeu de l’immigration en région en est un qui présente des défis plurifactoriels, qui sera en charge d’en tenir les rênes? Québec? Les Villes? Les organismes voués à la promotion des régions?

L’un des défis qui se présente à l’heure actuelle est certainement celui du logement. On aura beau vouloir attirer toute la main-d’oeuvre immigrante en région, encore faudra-t-il être en mesure de leur offrir un logement abordable et convenable, des services de garde, des services en francisation, du transport, bref, ce qu’il faudra pour assurer une belle intégration et une certaine qualité de vie.

Voilà notamment ce que constate Geneviève Scott-Lafontaine, directrice générale de la Chambre de commerce et d’industries de Trois-Rivières. L’étude publiée par la FCEI reflète bien ce qui se vit sur le terrain selon elle, et les défis que cela représente doivent aussi être mis en lumière.

«On constate que 75% des personnes immigrantes se retrouvent à Montréal malgré les efforts des organismes de régionalisation. C’est difficile de concurrencer un grand centre avec une grande mobilité et un sentiment d’appartenance. Il faut se faire connaître; la compétition est grande. Lorsque j’allais au Salon de l’immigration à Montréal, je constatais que les gens ne connaissaient pas autre chose que Montréal», se souvient-elle.

Déjà, de beaux efforts se mettent en place en Mauricie, notamment par l’organisme Développement Mauricie, qui dévoilera ses stratégies au public au cours des prochaines semaines. L’objectif de rendre la région attractive, accueillante et inclusive se traduira en premier lieu par le dévoilement d’une nouvelle image de marque, mais planchera aussi sur des stratégies avec les entrepreneurs et les jeunes.

Selon Johanne Caron, directrice générale de Développement Mauricie, les organismes visant à favoriser l’intégration des personnes immigrantes dans la région font déjà des efforts incroyables pour y parvenir, et c’est avec ces organismes que les travaux de Développement Mauricie se déploient. Mais encore faudrait-il que les moyens suivent pour ces organismes, eux qui tiennent bien souvent à bout de bras cette essentielle intégration en tentant avec les moyens du bord d’offrir les meilleurs services aux nouveaux arrivants.

«La régionalisation de l’immigration, c’est essentiel et ça demeure une solution extrêmement intéressante pour les enjeux économiques que nous vivons. Mais il va falloir que ce soit plus que des mots. Il faudra que ça se traduise par des moyens, des actions», croit Mme Caron.

D’ailleurs, l’étude de la FCEI va plus loin, en réclamant également un allègement des démarches administratives pour faciliter la vie aux entrepreneurs. La paperasse, les délais, les coûts, sans parler du fait que les responsabilités relèvent à la fois du fédéral et du provincial ne font qu’ajouter aux irritants rencontrés par les entrepreneurs. Un véritable paquebot à faire changer lentement de direction dans une période où on souhaiterait que tout aille plus vite.

L’immigration n’est certes pas la seule avenue pour contrer la pénurie de main-d’oeuvre, mais elle est clairement l’une des avenues les plus intéressantes à envisager à court terme. Ce fait, à la fois le gouvernement et la FCEI le reconnaissent. Mais la régionalisation de l’immigration présente visiblement davantage de défis que le simple fait de proposer un seuil d’immigration. Elle dictera des enjeux qui demanderont une cohésion régionale forte, et du leadership assumé dans chacune des régions du Québec.