Chronique|

Colère noire autour du bac brun

Bac bleu, bac gris-noir, petit bac brun. Nous vivons dans un monde de bacs. Mais ça ne fait pas l’affaire de tout le monde.

CHRONIQUE / «Asteure, les vidanges! Ça, c’est pas compliqué, le dur dans le fond, le mou en haut.»


Qui ne se souvient pas de «Pôpa», le coloré personnage de La Petite vie qui ouvre son sac de vidanges pour expliquer à Réjean ce qu’il contient, avec force détails?

Nous avons tous bien ri, devant nos téléviseurs, lorsqu’il évoque le «restant de pâté chinois d’il y a deux jours» ainsi que le «restant de foie de veau», sans parler des rognons qu’il avait mis «là-dedans» il y a cinq jours.



C’était au début des années 2010. À ce moment-là, nous mettions nos vidanges «au chemin», si on vivait à la campagne, ou au bord du trottoir, si nous étions citadins. Nous apprenions en même temps à recycler en remplissant nos bacs bleus ou dans des sacs transparents.

Nous avions la conscience tranquille...

Pendant ce temps, les sites d’enfouissement se remplissaient à un rythme plus qu’inquiétant. Le temps était venu de faire quelque chose, et vite, pour tenter de renverser la vapeur.

Puis le bac brun s’est posé à Montréal. En 2018, plus de 90% des 540 000 portes avaient reçu le fameux contenant de 45 litres permettant la collecte des résidus alimentaires.



Qu’ont fait les Montréalais? Un sondage SOM réalisé par Recyc-Québec révélait que 33% de ses détenteurs ne l’utilisaient pas...

Par contre, ceux qui l’avaient adopté affirmaient y avoir enfoui pour l’équivalent de 67 kilogrammes de résidus organiques par année. À Toronto, c’était presque le triple, avec une moyenne per capita de 166 kilogrammes.

Bac et taxes

Bac bleu, bac gris-noir, bac brun. Nous vivons dans un monde de bacs. Nous sommes encore à la recherche de LA solution qui va nous permettre, enfin, de mieux disposer de nos déchets.

Nous sommes remplis de bonnes intentions, prêts, pour la plupart d’entre nous, à déployer tous les efforts humainement possibles pour sauver la planète, plutôt mal en point.

Mais nombreux sont ceux – et celles – qui ne sont pas convaincus que l’affaire est dans le bac... brun.

À preuve: la colère noire de nombreux contribuables qui ont appris, ces derniers jours, que leur compte de taxes foncières fera un bond de 2% à 3% pour financer l’achat de ces contenants en plastique.



La colère n’est pas venue que des payeurs de taxes. À Louiseville, le maire Yvon Deshaies ne s’est pas fait prier pour critiquer vertement Énercycle, présidée par le maire de Shawinigan, Michel Angers.

C’est clair: il n’en voulait pas, lui, de ces bacs bruns maudits. Il affirme qu’il n’avait pas le choix de dire non à l’ancienne Régie de gestion des matières résiduelles de la Mauricie.

«Me faire dire que je n’ai pas le choix, je n’aime pas ça. C’est la mafia», a-t-il tonné, lundi dernier, à l’occasion d’une rencontre privée avec les médias régionaux.

Bac brun et mafia. C’est bien la première fois qu’un maire ose faire une telle analogie en s’exprimant sur un sujet aussi sensible que la disposition des déchets.

Mais passons...

Et si l’affaire était dans… le sac?

Dans la tourmente, on a l’impression que toutes les villes du Québec vont bientôt passer au brun pour transformer nos «restants» de pâté chinois et nos rognons pour en faire du biogaz ou du compost de première qualité.

La réalité, c’est que plus ou moins 50% des municipalités n’ont pas encore emprunté la «troisième voie». Celles qui s’apprêtent à le faire – c’est le cas de Trois-Rivières et de Shawinigan – ont repoussé du revers de la main l’option des sacs résistants permettant d’y enfouir les matières organiques.

Ce faisant, les deux villes n’ont pas jugé bon d’aller de l’avant avec la proposition de Waste Robotics. L’entreprise de Trois-Rivières, qui vend ses robots trieurs aux quatre coins de la planète, souhaitait offrir une «alternative aux bacs bruns», comme l’a rapporté mon collègue Sébastien Houle, jeudi. La proposition «à collecte unique» aurait évité d’envoyer un troisième camion pour aller ramasser le bac brun.



Il faut croire que l’agglomération de la ville de Québec a saisi le message 10 sur 10 puisqu’elle a amorcé, début novembre, la distribution de sacs mauves résistants.

«Nous en sommes au tout début, mais à en juger par la réaction des gens, c’est positif, constate Mireille Plamondon, conseillère en communications pour la gestion des matières résiduelles à la Ville de Québec.»

À terme, l’agglomération prévoit rejoindre 289 000 foyers, qui vont recevoir des contenants de cuisine et une provision de sacs pour une durée de six mois.

«Nous évitons ainsi la troisième collecte par camion, précise la conseillère. Nous calculons qu’en agissant ainsi, ce seront 3500 tonnes de gaz à effet de serre (GES) de moins par année dans l’atmosphère.»

C’est ce modèle qu’espèrent reproduire, à une plus petite échelle, les MRC de Bécancour et de Nicolet-Yamaska.

«On a un intérêt, c’est certain, confirme Mario Lacroix, directeur général de la Régie intermunicipale de gestion intégrée des déchets. C’est très intéressant, ce que propose Waste Robotics.»

Il dit avoir eu des discussions et des rencontres avec l’équipe de direction de Waste Robotics pour la suite des choses. «On pense même que ça pourrait être une belle vitrine pour cette entreprise québécoise, assure-t-il. Moi, le message que je souhaite faire passer, c’est que la technologie des sacs résistants est viable.»

Si le projet va de l’avant, il s’agira de la deuxième région, après l’agglomération de la ville de Québec, à privilégier cette avenue. D’autres régions pourraient faire de même au cours de la prochaine année.

«Chose certaine, sur notre territoire, souligne le directeur général, les gens ne sont pas très, très enclins à avoir une troisième collecte. Ils considèrent que c’est dérangeant, du point de vue environnemental.»

Une troisième collecte, ça signifie, dans les faits, encore et encore plus de camions qui brûlent du diesel et qui polluent l’atmosphère pour ramasser à nos portes nos déchets alimentaires.

Avouons que ce n’est pas tout à fait la bonne façon de procéder si on veut réduire les GES, alors que prend fin en fin de semaine la COP15 au Palais des congrès de Montréal.

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Journaliste depuis plus de 45 ans, Yvon Laprade a couvert à peu près tout au cours de sa carrière avant de se spécialiser en économie. Il a travaillé et collaboré pour quelques quotidiens montréalais en plus d’être l’auteur de cinq livres, notamment Autopsie du scandale Norbourg. Il se passionne pour l’actualité et il juge essentiel de donner la parole à ceux qui ont des choses à dire. Il croit également au pouvoir des régions et il se fait le défenseur d’une information de qualité aux quatre coins du Québec.